Penser avec les mains : l'autonomie ouvrière en Vénétie

L’histoire de l’autonomie italienne des années 1970 bénéficie, depuis quelques années, d’un regain d’intérêt en France, allant jusqu’à constituer l’une des références centrales des nouvelles générations militantes. En outre, dans le répertoire d’action qui caractérise la séquence ouverte par le mouvement contre la Loi Travail en 2016, nombreuses sont les pratiques qui y font écho : des émeutes urbaines aux auto-réductions dans les supermarchés. Nous avons nous-mêmes entrepris un travail de redécouverte et d’analyse de cette expérience historique, dans plusieurs de ses dimensions : contre-information, offensivité de rue, élaboration théorique

La maison d’édition italienne DeriveApprodi vient de publier le sixième volume de sa série dédiée au mouvement autonome : celui-ci est consacré à l’un de ses segments régionaux les plus emblématiques, à savoir les Collectifs Politiques Vénètes. Gigi Roggero en a fait une recension pour le site Commonware, que nous avons souhaité traduire car elle déplie de manière synthétique les dimensions les plus saillantes de l’histoire des CPV : enracinement territorial fort, analyse des mutations de la composition de classe (autour de la figure de l’ouvrier social), extension du terrain de l’antagonisme, de l’usine à la métropole, construction directe du contre-pouvoir, inséparation des fonctions politique et militaire au sein de l’organisation – autant de problématiques qui entrent en résonance avec notre présent.

Enfin, rappelons l’entretien que nous avions mené avec Donato Tagliapietra, auteur du précédent volume de la série Gli autonomi chez DeriveApprodi centré sur l’autonomie ouvrière vicentine, qui s’inscrivait dans le projet des CPV (Vicence étant une province de la Vénétie). Les deux histoires se recoupent donc.

Il y a certains livres qui attendent d’être écrits depuis longtemps. L’histoire des Collectifs politiques vénètes pour le pouvoir ouvrier (CPV) en fait partie. Édité par Mimmo Sersante, le livre est construit grâce à un long dialogue articulé entre les frères Giacomo et Piero Despali, dalmatiens de naissance et padouans d’adoption, qui étaient parmi les cadres dirigeants des Collettivi. Le texte est enrichi par des interviews d’anciens militants de Pordenone, Rovigo, Venise et du Centre de communication communiste de Vénétie, qui montrent l’étendue et l’enracinement des CPV, ainsi que par quelques documents politiques notamment issus du magazine Autonomia. Publié en janvier, c’est le sixième volume de Gli autonomi, une initiative éditoriale historique de DeriveApprodi. De l’Autonomie ouvrière organisée, en réalité, les CPV ont été un pilier.

Le récit commence au début des années 1970. La conférence de Rosolina (1973) en est évidemment une étape importante sur laquelle il importe de s’arrêter. Piero, alors dans un groupe de lycéens et d’anciens lycéens dont naîtront les Collettivi, ne comprenait pas les véritables raisons politiques de la dissolution de Potere Operaio : « la proposition de donner la centralité aux assemblées autonomes des grandes usines pouvait seulement signifier que tout le monde aille à Marghera et y fasse du travail externe ; mais cela n’avait rien à voir avec notre expérience territoriale ». Avec la nécessité concrète d’utiliser une structure organisationnelle nationale, les Padouans ont donc décidé de rester à PotOp même après Rosolina.

L’année suivante, en 1974, ils vérifient l’épuisement de cette histoire : la cellule de PotOp devient ainsi la première cellule des Collettivi. En outre, comme le souligne Giacomo, les étudiants – en particulier ceux des instituts techniques – avaient déjà préfiguré dès la fin des années soixante ce qui, en une décennie, allait apparaître comme une nouvelle composition de classe, au centre de laquelle se trouvait la figure politique complexe de l’ouvrier social, dont la substance subjective était le refus du travail (salarié, souligne Giacomo ; sans phrase, c’est-à-dire spécifiquement capitaliste, répond Piero). D’où le refus de s’enfermer dans la forteresse de l’usine traditionnellement comprise, pour construire le processus d’organisation dans et contre l’usine diffuse, anticipée par la configuration productive de la Vénétie.

« Je suis convaincu – dit Piero – que ce n’est que plus tard que Negri commencera à valoriser la centralité de cette nouvelle composition de classe. Pour notre part, nous pouvons dire que nous l’avons anticipée précisément dans le domaine de la politique pratique. Je crois que c’est la véritable raison pour laquelle nous reviendrons à sa rencontre, par la suite. » La lutte des conseils d’usine doit donc être soudée à l’initiative territoriale contre la hausse des prix et la baisse de la qualité de vie. C’est ainsi que naissent de nouveaux organismes, comme les coordinations ouvrières, « un mélange d’ouvrier-masse et d’ouvrier-social » ; ou les Groupes sociaux (Gruppi sociali), centres d’agrégation liés aux paroisses, qui sont occupés et transformés par la présence politique des camarades.

C’est dans cette tentative de recomposition fondée sur le territoire que le mot d’ordre est lancé : « Construisons le pouvoir ouvrier et prolétarien dans nos régions ». Depuis 1976, les CPV parlent, dans le concret de l’intervention politique, de contre-pouvoir. C’est, en effet, cette année-là qu’une nouvelle pratique de lutte commence : la veille d’un meeting annoncé d’Almirante1, les Collectifs déconcertent tout le monde – police et fascistes, PCI et rituels antifascistes. Quelques centaines de camarades armés, également de Venise-Mestre et de Vicenza, bloquent les routes d’accès au district d’Arcella, détruisant le siège du MSI, ciblant les maisons et les lieux de réunion des fascistes. Il faut dire qu’une telle initiative, ainsi que plus généralement les autres actions contre les squadristes locaux, ne suivent pas du tout la rhétorique classique de la résistance, caractéristique des autres groupes révolutionnaires et des formations combattantes : elles sont une pratique instrumentale utile pour construire un corps militant cohérent, pour cimenter les relations politiques, pour moduler l’exercice de la force. Après tout, la dite nuit des feux de l’Arcella va bien au-delà de l’antifascisme : elle deviendra bientôt, avec les rondes2 et étendue à d’autres endroits de la Vénétie, un modèle de contrôle territorial et, en même temps, de décision autonome des temps, des lieux et de l’intensité de l’exercice de la force.

Penser avec les mains : l'autonomie ouvrière en Vénétie

En 1976, les CPV consolident ainsi leur propre forme d’organisation, entièrement régionale, avec un exécutif politique composé des responsables des différents collectifs. Avec une grande clarté, comme l’avait déjà fait Donato Tagliapietra dans le volume précédent sur l’Autonomie ouvrière vicentine, Piero et Giacomo illustrent les profondes différences par rapport à la proposition « combattantiste », en particulier les BR, ancrée dans la centralité de la grande usine, dans la terreur panique d’un coup d’État militaire, et dans une conception de la forme-État définitivement dépassée. Sous certains aspects, ils ont été une sorte de PCI extrémiste, qui interprète l’autonomie du politique comme l’autonomie de la lutte armée, reproduisant une structure distincte par rapport à la composition de classe. Attention, précise Piero, en revendiquant « l’unité des communistes » : la lutte armée n’est pas du tout exclue de la perspective autonome, mais elle est toujours interne au processus de développement de l’illégalité de masse et de construction du contre-pouvoir, jamais représentée séparément par un parti armé clandestin.

Le contrôle territorial est également pratiqué pour organiser des expropriations, échappant ici à un double risque : d’une part, la tentation d’exalter de simples comportements de rébellion individuelle, d’autre part de reproduire la logique de service ou de charité, dans la division entre prestataires et usagers. Les expropriations et les actions de réduction des prix se déploient à l’intérieur du rapport entre les besoins sociaux et le projet politique révolutionnaire, en évitant l’autonomisation et la séparation réciproques. Elles deviennent, en fait, l’exercice d’un contre-pouvoir.

Si nous regardons vers aujourd’hui, comme nous y invite ce volume, parfois explicitement et plus encore implicitement, nous voyons comment l’histoire se répète : le débat du soi-disant « mouvement » est en effet pris au piège entre la consommation idéologique des insurrections des autres et les bons samaritains qui viennent en aide aux victimes, entre le feu follet de l’esthétique révoltée et l’eau bénite de la révoltante rhétorique humanitaire.

Mais la question centrale est celle du salaire, compris dans sa duplicité monétaire et réelle, dans l’usine traditionnelle et dans l’usine sociale. Le sujet de la lutte, l’ouvrier social, est une figure multiforme. Il se trouve à l’Université Patavina, « notre Mirafiori », où les camarades rencontrent l’étudiant-masse (studente massa), à l’intérieur des processus de fuite en dehors de l’usine, d’extension du refus du travail, d’auto-valorisation prolétarienne, d’industrialisation de la formation. Il se trouve dans le comportement conflictuel des femmes, mais – il est important de le souligner – pas comme une figure séparée ou indépendante de la composition de la classe : « nous n’étions pas des partisans du féminisme […] il nous était difficile de considérer la maison comme le lieu exclusif de la lutte », si par lieu de lutte nous entendons de manière matérialiste l’identification d’une partie adverse et une pratique d’organisation. Les comportements conflictuels des femmes sont au contraire ceux avec lesquels les camarades des CPV sont en relation à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine traditionnelle, constituant un important vecteur subjectif de la nouvelle composition de classe. Ici aussi, nous trouvons des indications et des réflexions qui devraient être mises à profit dans les débats d’aujourd’hui, qui trop souvent reproduisent idéologiquement des discours d’un passé qui n’existe plus, sans même cette charge subversive qu’ils avaient à l’époque.

Penser avec les mains : l'autonomie ouvrière en Vénétie

En tout cas, soutient Piero, c’est précisément dans cette phase qu’a lieu la transition entre l’ouvrier masse et l’ouvrier social, ce qui a permis d’anticiper 1977. À partir de cette concrétisation de l’intervention territoriale centrée sur la nouvelle composition de classe, les CPV se rapprochent de Rosso : dans ce contexte, ils commencent à poser le thème du parti, dans la forme de l’organisation nationale. Ils le font sous l’impulsion de leur enracinement, comme une possibilité d’avancée, avec la nécessité de moments continus de vérification politique. Cela leur permet, ne serait-ce que d’un point de vue analytique, de critiquer le « coup d’accélérateur » de ceux qui s’imaginaient que la tendance était déjà réalisée, et ne requérait donc pas de processus politique. L’accélération, en réalité, n’est pas un saut vers l’avant en rupture avec la tendance du capital, au contraire elle s’y appuie en pensant pouvoir la diriger.

Quoiqu’il en soit, il reste un nœud non résolu, l’un des nœuds centraux. Giacomo et Piero n’esquivent pas le problème, ils n’essaient pas de joindre les deux bouts ou de se réfugier dans des reconstitutions mythopoïétiques. Ils abordent le thème de front, en éclairent les points critiques, repensent ce qui a été fait et ce qui n’a pas été fait. La territorialité, nous disent-ils, « a été l’élément précieux de notre organisation aussi bien qu’elle s’est avérée, à long terme, être une limite ». Avec la fin de l’année 1978, s’épuise également l’hypothèse nationale : ainsi, en octobre, sort le numéro zéro de Autonomia, « dans les intentions un hebdomadaire de mouvement lié au territoire », qui poursuivra ses publications jusqu’au début des années 1990, accompagnant le passage des CPV à ce qui viendra après.

Même la brutalité banale de la répression ne peut être un alibi derrière lequel se cacher, comme si les révolutionnaires attendaient autre chose de l’ennemi. Au contraire, nous disent-ils, c’était une erreur de surestimer l’État de droit, d’avaliser la rhétorique avec laquelle les libéraux racontent leur propre démocratie. Dans ces pages, nulle tentative de justification, pas la moindre trace de victimisation : « Je suis fier – dit Piero – de dire que je ne me suis jamais transformé en exilé. Au lieu de cela, durant ma longue période de clandestinité, le réseau de solidarité que j’ai trouvé a été significatif en tant qu’indice de ce que nous avions été ».

Puis vinrent les années 80, la contre-révolution capitaliste et le leghisme. Une autre histoire s’ouvre, mais elle ne doit pas être lue isolément : elle est en quelque sorte la réponse à cette histoire, celle de l’autonomie. La fuite de l’usine qui devient auto-entrepreneuriat, les provinces que les CPV n’ont pas réussi à transformer complètement, le contre-pouvoir autonome qui se transforme en séparatisme propriétaire : voilà, dit Giacomo, d’où naît l’homme de la Ligue, qui sait interpréter et infléchir à ses propres fins les changements de la composition sociale de la Vénétie. En somme, dans les années 1980 et 1990, il a fait ce que – sous un signe opposé – le CPV avaient fait au cours de la décennie précédente. « Peut-être – réfléchit Piero à voix haute – n’avons-nous pas été assez radicaux, dans le sens où notre Marx utilise ce mot : aller à la racine des choses. Je ne sais pas si c’est à cause du temps qui nous a manqué, à cause de nos erreurs d’évaluation – nous avoir trop surestimés et avoir sous-estimé les autres – ou, mais je dis cela avec le recul, de ne pas avoir compris à temps les véritables enjeux ». Tout aussi important est le raisonnement de Giacomo sur la subjectivité, une question cruciale qui, dans notre tradition politique y compris, a souvent été étouffée par un réductionnisme que nous pourrions définir comme mécaniste : la composition politique, dit-il à juste titre, est en fait un mélange de choses multiples et parfois contradictoires, pas seulement la collection des stratifications de la force de travail.

Enfin, le comportement politique en prison et le thème de la dissociation sont analysés avec clarté : « Nous – explique Giacomo – nous étions toujours confrontés aux camarades des BR en condamnant leurs dégénérescences lorsqu’elles se présentaient, mais notre bataille était une bataille politique alors que celle de la dissociation n’avait rien de politique dans la mesure où c’était l’État qui menait le jeu, cet État que les camarades (ceux que la dissociation avait promus), disaient avoir combattu. Nous avons mené la bataille du procès en ayant toujours en tête les luttes en dehors de la prison. Ces camarades avaient préféré l’autoréférentialité, enfilant le costume d’une classe politique distincte, avec Il Manifesto comme porte-voix et le dialogue avec les institutions comme principal engagement ». Après l’accélération vers un avant séparé, voici l’accélération vers un recul séparé. Le problème est que, quand on ne pense pas avec les mains, comme quand on n’agit pas avec le cerveau, la tête se détache du corps, l’individu du collectif, le temps du soi propre de la temporalité du processus d’organisation et de la production élargie de la subjectivité : c’est la voie d’une « autoréférentialité » satisfaite ou hâtive, précisément.

Penser avec les mains : l'autonomie ouvrière en Vénétie

Là-dessus s’achève le dialogue des frères Despali avec l’éditeur. Un dialogue qui confronte continuellement le lecteur-militant aux nœuds non résolus du passé et donc aux problèmes d’aujourd’hui, à une histoire spécifique qui est terminée et à une histoire révolutionnaire qui recommence toujours. Il semble parfois manquer une analyse approfondie du processus d’organisation concrète et quotidienne, au sein duquel Giacomo et Piero n’étaient pas seulement des participants mais des figures de proue. Nous pensons que cela n’est pas une inattention, mais reflète le choix de maintenir un niveau d’analyse plus complet. Ce choix s’appuie sur l’existence de deux autres pièces fondamentales, qui s’emboîtent et complètent le présent volume : L’Autonomia operaia vicentina de Tagliapietra déjà mentionnée et le site nouveau-né sur l’histoire du CPV (www.collettivipoliticiveneti.it).

Il faut dire aussi que le livre est non seulement fondamental, mais également beau – comme l’espère l’éditeur. Non pas de cette beauté fournie par une suggestion vide, par des mots qui s’envolent un instant après avoir été prononcés ou lus, par une temporalité éphémère : en bref, ce n’est pas une beauté qui répond aux codes de l’esthétique postmoderne. Au contraire, cette histoire est d’une beauté enracinée dans la terre, à saisir avec la tête – répétons-nous, à penser avec les mains. Pour lire un tel livre, avertissait Nietzsche, il faut avant tout une chose « pour laquelle on doit être quasiment des vaches et quoiqu’il en soit pas des hommes modernes : la rumination. » En ruminant, nous poursuivons et rouvrons la discussion : non pas sur le passé, mais immédiatement sur le présent. Sachant que l’autonomie n’est jamais donnée une fois pour toutes : nous la conquérons et la réinventons continuellement, en rompant avec ce qui existe et ce que nous sommes, ou ce que nous sommes devenus.


Gigi Roggero est militant et chercheur autonome. Animateur du projet commomware.org, il a notamment écrit La produzione del sapere vivo (ombre corte 2009), Elogio della militanza (DeriveApprodi 2016), Il treno contro la storia (DeriveApprodi 2017). Il a en plus codirigé les recueils Futuro Anteriore (DeriveApprodi 2002) et Gli operaisti (DeriveApprodi 2005).

  1. Représentant du MSI (Movimento Sociale Italiano), parti d’extrême-droite néo-fasciste, NDT.
  2. Les ronde operaie s’apparentaient à des cortèges sauvages visant à intimider les patrons en soutien à la lutte des jeunes prolétaires contre le travail au noir et l’exploitation. Ces « rondes » formaient un élément essentiel de la construction du contre-pouvoir territorial et de la diffusion d’un « illégalisme de masse », NDT.
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