Contre-information, contre-institutions : les médias de l'Autonomie

Après un premier texte consacré à l’émeute, nous continuons notre série sur l’histoire de l’autonomie italienne avec un article dédié aux médias et à la contre-information. Qu’il s’agisse des revues ou des radios libres, l’usage subversif de la communication a caractérisé les expériences révolutionnaires des années 1970 : nous nous intéressons ici à ses fonctions organisationnelles, à son rôle de cristallisation et de recomposition politique, ainsi qu’à son rapport intime avec la construction d’une “communauté oeuvrante”.

Au commencement était l’organisation. « Invisible », « informelle », « souterraine » : autant de qualificatifs traversant l’histoire de l’autonomie italienne pour désigner son mode d’organisation visé, à la fois extérieur au Parti communiste officiel et libéré du paradigme léniniste classique. « L’organisation en pointillé, sans le folklore »1 – ni la caricature des schémas disciplinaires de la Troisième Internationale, serait-on tenté d’ajouter – tel était ainsi le mot d’ordre que se fixaient les premiers autonomes français, en lien direct avec leurs inspirateurs italiens.

De là, on remarquera que la plupart des groupes issus de cette expérience s’articulaient autour d’organes médiatiques : revues, journaux, radios. « C’est ceux de la revue Rosso », disait-on pour désigner, en situation, tel groupe d’émeutiers, ou tel groupe de militants prenant la parole en assemblée2. Dans ce contexte, les publications régulières apparaissent en effet comme le mode d’objectivation minimal privilégié, pour soi, pour les camarades extérieurs, pour les interlocuteurs étrangers au mouvement.

Dans le cadre du présent article, nous voudrions attirer l’attention sur un aspect certes moins évident avec la distance historique, mais néanmoins central quand on s’attache aux témoignages des différents acteurs : à savoir les fonctions organisationnelles dont était porteur l’usage révolutionnaire des médias dans l’aire de l’autonomie. Leur fonction de « médiation », que désigne l’étymologie, apparaît en effet comme ayant été à double emploi : d’une part, communiquer sur la réalité du mouvement avec le reste du monde social ; de l’autre, articuler des relations au sein d’un groupe donné. En somme : un endroit et un envers.

La contre-information face à la terreur d’État

La nécessité pour le mouvement révolutionnaire d’investir le terrain de la contre-information s’impose en particulier après l’attentat de Piazza Fontana en décembre 1969 (16 morts, 88 blessés) – que l’État attribue immédiatement aux anarchistes. La contre-information est ainsi indissociable du développement de la « stratégie de la tension » assumée par l’appareil d’État pour favoriser la mise en place d’un régime autoritaire (dans le cadre de la stratégie d’endiguement de la menace communiste encouragée par les États-Unis). Tout de suite après l’attentat, la presse extra-parlementaire défend la thèse d’une manipulation de groupes néo-fascistes par les services de renseignement italiens, qui déconstruit la version officielle.

« Au début, le mécanisme de la contre-information (qui naît de la terrible et tragique question des massacres fascistes) est fondamentalement le suivant : identifier les ennemis, dire qui ils sont, donner à voir leurs méfaits, c’est-à-dire par exemple dénoncer les collusions entre l’État et les fascistes, dénoncer les infamies, crier la vérité dans et contre une campagne politique plus large. »3

Ce processus d’investigation militante et de contre-enquête aboutit à la publication d’un livre collectif, La strage di Stato. Controinchiesta, en 1970, qui met en évidence les contradictions de la version étatique et révèle la mise en place progressive de la « stratégie de la tension ». On assiste durant ces années à une véritable prolifération de groupes se donnant les moyens matériels d’une information autonome, d’une réappropriation de l’information, contre son monopole bourgeois, et dans la perspective d’un dévoilement de l’adversaire : « on enquêtait sur l’ennemi, on communiquait le résultat de ces enquêtes au mouvement en lui fournissant des objectifs et des mots d’ordre. »

C’est ainsi que la campagne de presse, menée par Lotta Continua en particulier, dénonçant le « massacre d’État » de Piazza Fontana se double d’une violente dénonciation du rôle du commissaire Calabresi, considéré comme responsable de la mort de l’anarchiste Pinelli durant son interrogatoire (qui se serait « défenestré »). Calabresi sera abattu devant son domicile le 17 mai 1972 – homicide politique, parmi les premiers de la décennie, qui occasionne un vif débat sur la responsabilité de cette campagne de dénonciation publique dans l’exécution du commissaire.

Il apparaît donc clairement que l’une des fonctions de la contre-information est de rendre visible, public, manifeste, ce que la communication officielle et la propagande d’État ont pour objectif de forclore, d’invisibiliser, de passer sous silence.4

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Le “massacre d’État” de Piazza Fontana

La revue : instrument de synthèse politique et espace de coordination

La multiplication des groupes en subversion et sécession à partir de 1973 implique dans certains courants issus du mouvement ouvrier une forme de redéfinition de l’organisation révolutionnaire, qui ne peut plus se contenter d’accorder la centralité politique et le statut d’avant-garde à un sujet social précisément défini – à savoir le prolétariat masculin d’usine.

L’époque se caractérise en effet par la mise en mouvement de nouvelles catégories sociales – tandis que la conflictualité ouvrière reste importante – qui forment alors autant de « sujets révolutionnaires de substitution »5 : « immigrés, lumpenprolétariat, marginaux, prisonniers, ”jeunes”… » entrés dans une dynamique non seulement d’auto-organisation mais aussi de « séparatis[m]e », des « groupes de pairs s’ingéniant à ”inventer une vie” dans des espaces alternatifs (les communautés, les festivals de musique, les espaces ”auto-gérés”) ».

Cette dissémination des luttes sociales au-delà du seul espace de l’usine et l’émergence consécutive de nouvelles subjectivités antagoniques occasionne d’âpres débats, qui traversent les collectifs militants comme les salles de rédaction – la revue étant, bien souvent, le lieu de cristallisation des contradictions politiques à l’œuvre au sein du groupe. En effet, alors que certains accueillent avec enthousiasme cette extension du domaine de la conflictualité (à travers, par exemple, la théorisation du passage « de l’ouvrier-masse à l’ouvrier-social »), d’autres restent attachés au maintien de la centralité ouvrière et regardent avec méfiance l’affirmation de luttes « spécifiques », féministes ou homosexuelles. L’espace de la revue devient alors un champ de bataille pour la visibilité de ces thématiques nouvelles, comme en témoigne Paolo Pozzi6 :

« Après la réunion orageuse de via Disciplini, l’assemblée m’a chargé de repérer toute la doc des groupes homos et de l’apporter dans les collectifs, parce qu’ils devaient décider s’ils pouvaient confier ou pas au mouvement homosexuel la page de Rosso réclamée. Au bout de deux mois de discussion, les collectifs ont donné leur accord à l’autogestion homosexuelle d’une page de la revue. (…) Ça a été aussi un beau bordel à ce sujet avec les autonomes romains qui ne voulaient absolument rien savoir de cette histoire. Finalement, vu que nous, de Milan, on ne lâchait pas le morceau, les autonomes romains ont décidé de diffuser Rosso après avoir arraché la page des pédales. »

Ce conflit est donc également révélateur du fait qu’une reconfiguration de l’aire de l’autonomie répond à la fragmentation sociale et politique évoquée. Le maillage fondamental de cette aire est constitué par les innombrables comités de base et assemblées autonomes, d’usine, d’école ou de quartier, qui sont les vecteurs d’un processus d’auto-organisation de masse disséminé sur le territoire. Bien souvent, chaque groupe de base, inscrit dans une réalité de lutte locale, se dote de son propre organe de communication. Les assemblées autonomes d’usine en particulier, produisent leurs propres journaux : Mirafiori rossa à Turin, Senza padroni à l’Alfa Romeo de Milan, Lavoro zero à Porto Marghera… Il s’agit, là encore, d’un geste de réappropriation de la parole et du discours politique, dont la production n’est plus déléguée à des avant-gardes extérieures mais prise en charge par les ouvriers eux-mêmes. Lavoro zero, bulletin de l’assemblée autonome de Porto Marghera, se présente ainsi comme un « journal ouvrier, non seulement en ce sens qu’il traite des problèmes ouvriers, mais dans le sens que ce sont des ouvriers qui le font directement »7. Ce journal de lutte est également un outil pour contrer l’hégémonie du syndicalisme collaborateur et diffuser une ligne de conduite ayant pour principe premier les besoins matériels des ouvriers eux-mêmes.

Des revues d’ampleur nationale existent aussi, comme Rosso, Senza Tregua, Rivolta di Classe (organe des Volsci) ou encore A/traverso. Elles sont une « caisse de résonance » des luttes locales et contribuent à en populariser les contenus. L’expérience du Comité ouvrier de la Magneti Marelli à Milan est par exemple largement relayée dans les pages de Senza Tregua, qui y voit la manifestation éclatante des thématiques qui structurent son orientation : « décrets ouvriers », exercice direct du contre-pouvoir, « dictature des besoins » – à travers en particulier l’épisode de la réintroduction quotidienne, par la force, d’ouvriers licenciés à l’intérieur de l’usine.

Mais les revues nationales assument aussi des fonctions de coordination et de synthèse. En effet l’autonomie rassemble, nous l’avons dit, une multiplicité kaléidoscopique de groupes locaux et de subjectivités sociales. La revue apparaît alors comme le moyen de formaliser une ligne politique faisant office de point de référence pour les différentes situations de lutte. Ainsi se constituent quelques-unes des principales « tendances » de l’aire de l’autonomie. A/traverso devient l’incarnation paradigmatique de la sensibilité « créative », contre-culturelle, attentive en particulier à la subversion du langage et de la communication. Tandis que Senza Tregua se distingue de Rosso par son attachement maintenu à la centralité de la lutte ouvrière d’usine et l’héritage organisationnel de l’aile la plus « néo-léniniste » de Potere Operaio.

Contre-information, contre-institutions : les médias de l'Autonomie

Cette fonction agrégative ne va pas sans difficultés. Le réseau lié au journal Senza Tregua par exemple éclate à la fin de l’année 1976 lorsque groupes ouvriers et cadres militaires décident de renverser la direction du journal, accusée d’intellectualisme. En cause, un long article programmatique d’Oreste Scalzone, intitulé « Réalisme de la politique révolutionnaire », qui cristallise l’opposition de ceux qui déplorent une déconnexion grandissante entre le contenu du journal et les préoccupations concrètes des bases ouvrières8.

L’usage de la revue comme outil de recomposition politique se vérifie également à travers le projet de Metropoli qui, dans le sillage de l’échec du congrès de Bologne (septembre 1977), tente de mettre en place une « aire de débat » la plus large possible, dans le but à la fois de ré-agréger les différents segments de l’autonomie organisée mais aussi de freiner le processus de séparation autoréférentielle des fractions combattantes. Ainsi le noyau d’initiative, autour des Comités Communistes Révolutionnaires (qui assure le financement du projet en multipliant les braquages) et de figures intellectuelles comme Franco Piperno ou Paolo Virno, propose-t-il même aux BR de participer aux discussions, par l’intermédiaire de Valerio Morucci – ancien militant de Potere Operaio resté proche de Piperno et porteur d’une ligne dissidente au sein de l’organisation. (Proposition rejetée par les BR qui auront toujours refusé tout conditionnement politique extérieur.)

Une radio dans le mouvement : l’exemple de Radio Onda Rossa

En ce qui concerne l’articulation entre lutte sur les lieux de travail et en dehors de ceux-ci, une autre expérience de contre-information vaut la peine d’être mentionnée – c’est celle de Radio Onda Rossa à Rome, pour l’originalité des propos élaborés dans un contexte particulier et pour la continuité que ses membres ont su donner au projet né autour de la Via dei Volsci, siège des Comités ouvriers autonomes, au coeur du quartier de San Lorenzo. Rome n’est pas une ville industrielle avec une tradition ouvrière implantée comme d’autres villes du Nord, où la plupart des revues mentionnées avaient leur siège. C’est pour cela que les luttes dans la métropole romaine, pendant les années 60 et 70, se sont surtout concentrées sur des thématiques liées aux services (dégradés ou trop chers, pour la plupart) offerts aux prolétaires des bourgades, embauchés pour la plupart dans le tertiaire. Le Comité des Usagers de l’hôpital Policlinico a longtemps été un point de repère pour le mouvement romain, ayant élaboré une critique profonde de la qualité du soin dans la société capitaliste. Le fait de se tourner vers une thématique de consommation n’a pas du tout exclu les revendications salariales ; ces collectifs agissaient grâce à l’aide apportée par les groupes de travailleurs indépendants montés dans les memes boîtes, comme dans le cas d’Enel9 où les pratiques d’auto-réduction de l’électricité sont devenues systématiques.

Les débuts de Radio Onda Rossa, qui diffuse ses premières émissions le 24 mai 1977, se situent au coeur de la période la plus intense des années 1970. Le mouvement romain est graduellement monté en puissance, construisant un véritable contre-pouvoir dans les quartiers populaires et à San Lorenzo, siège de l’Université La Sapienza, autre vivier de jeunes rebelles à l’origine du soulèvement de 77. La nécessité d’une coordination entre les luttes devient nécessaire dans une ville où les quartiers sont très isolés les uns des autres : c’est pour cela que plusieurs tentatives de fonder un siège commun du mouvement romain aux Volsci avortèrent. La radio, contrairement aux médias papier, n’a pas besoin d’un support matériel de distribution – ses ondes voyagent dans l’air, elles annulent l’espace en quelque sorte. Mettre en résonance les luttes contribue à leur consolidation interne, par l’extérieur, par le fait de savoir qu’on n’est pas tout seul. D’un point de vue purement technique, il s’agit de ce qui pouvait se rapprocher le plus des sites internet qu’on utilise majoritairement (et à raison!) aujourd’hui, ce qui permet une syntonie encore plus immédiate et prête à l’usage.

Dans un moment où aucun média du régime ne relayait les conflits métropolitains, et où les médias militants étaient pris dans des conflits théoriques de chapelle, le retour au terrain opéré par ROR a été fondamental. La radio manifeste l’autonomie ouvrière sans la surplomber – ce qui était une accusation formulée à plusieurs reprises par les Volsci à l’encontre des opéraïstes du Nord. Il ne s’agit pas du tout d’une “radio libre”, à l’instar de sa cousine bolognaise Radio Alice, proche de l’expérience des Indiens Métropolitains et vectrice du courant “contre-culturel” de l’Autonomie, mais d’une radio strictement militante, faite par et pour les prolétaires dans leurs luttes quotidiennes.

Le potentiel subversif de ROR a été remarqué rapidement, ce qui a provoqué une série de fermetures du site, suivies de réoccupations immédiates, entre 1978 et 1980. Toutefois, après 40 ans, elle existe encore et transmet régulièrement les nouvelles des luttes d’en bas10.

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Le parti-communication

Pour beaucoup l’autonomie ne se définit donc plus comme « mouvement » mais davantage comme une « aire constituée par la circulation subversive entre tous ces collectifs, ”centres sociaux” (centri sociali), micro-organisations, bandes, luttes diffuses, radios libres qui essaimaient dans les villes et les villages de toute l’Italie »11.

Néanmoins, la circulation en question ne s’opère pas spontanément : en plus des contacts ponctuels entre foyers de lutte distincts, certains au sein de l’aire assument des fonctions de coordination. Ce « nouveau concept de parti et d’insurrection, encore entièrement à penser » que l’autonomie aurait inventé selon Marcello Tarì, pourrait être formalisé sous le terme de parti-communication, dans la mesure où c’est alors l’instauration d’instruments de communication pérennes entre les « régions » de l’aire qui tient lieu d’organisation. L’intuition vient de Félix Guattari, qui fut observateur et défenseur de cette séquence de l’autonomie italienne12 :

« Est-ce à dire qu’on peut s’attendre à ce que ce mouvement de masse tende à construire un nouveau parti révolutionnaire au sens que l’on donne habituellement à ce mot ? Pour ma part, je ne le pense pas. Ses objectifs et ses méthodes de lutte impliquent que soient mis en place des moyens d’organisation de type absolument nouveau (dans un domaine particulier, le réseau très diversifié des radios libres, en Italie, nous indique une direction très cohérente et très efficace) »13.

De même que le Potere Operaio Toscano était l’archétype du parti-mouvement, c’est Radio Alice, la radio libre animée par Franco Berardi, dit Bifo, à Bologne qui s’impose comme celui du parti-communication. Marcello Tarì écrit ainsi à son propos que « cette radio était le Mouvement même ». À cet égard, les retranscriptions d’émission existantes sont effectivement probantes. Au sein de l’extrait publié en France par la revue Recherches se trouve par exemple le passage suivant :

« Bologne :
Alors la police et les carabiniers ont entouré l’université. Tous les camarades qui sont à l’intérieur des Facultés occupées et aux alentours, il est préférable qu’ils restent groupés, concentrés sur la place Verdi…
Rome :
– Allo ? la manif est arrêtée Piazza Esedra […] nos rédacteurs sont encore en train de tourner, ils essaient de comprendre un peu la situation. […]
Radio Alice, cherchons à faire de la contre-information comme on a fait hier et ce matin ; donc tous les camarades qui savent quelque chose sur les faits, événements, etc., peuvent téléphoner à la Radio, nous en serons vraiment heureux »14.

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S’ensuivent d’autres retours en direct sur les situations bolognaise et romaine par coups de téléphone interposés, chaque fois ponctués de conseils aux personnes sur place. La radio fonctionne de la sorte comme un instrument à la disposition des acteurs de la contestation, centralisant l’information de manière paradoxalement diffuse, en la retransmettant en direct et telle quelle, leur permettant ainsi de coordonner leurs opérations. La structure ouverte, participative de la radio, reposant sur le détournement des moyens de communication (antenne, récepteur, téléphone), endosse ainsi la fonction de direction propre à la forme-parti, tout en désactivant les mécanismes d’autorité qu’elle peut instaurer. La division des tâches est rotative, l’appel de chacun étant retransmis – il arrive même à Bifo d’appeler pour transmettre ses observations quand il n’est pas à l’antenne. En dehors des moments de conflit, la radio émet des discussions politiques et des expériences de création littéraire d’avant-garde, également ouvertes aux participations téléphoniques.

Expériences communautaires

L’une des fonctions essentielles du média dans l’autonomie, et plus particulièrement de la revue – la radio impliquant une manière de composer plus exogène et hétérogène – est d’instaurer une communauté oeuvrante, sur laquelle faire reposer les phénomènes de vie commune plus oisifs. Le communisme commence d’une certaine façon au sein des rédactions, de leur expérience d’élaboration collective, des liens et amitiés qui en découlent.

L’exemple paradigmatique de cette dimension résiderait dans la démarche des groupes évoluant, selon leurs dires, sur « les bords de l’aire de l’autonomie », caractérisés par leur refus de la politique et leur engagement dans la transformation immédiate de la vie quotidienne, entre participation aux phénomènes dits « désirants », vie en communauté, exercice de la violence diffuse contre les dispositifs garants des marchandises, et conception dialogique d’une « critique radicale ». L’écriture y occupe en effet une place centrale, dans la mesure où elle tient le rôle de vecteur de transformation des rapports sociaux au sein du groupe.

Ainsi s’expriment certains de leurs acteurs au sujet du rôle de l’écriture dans la sédimentation des groupes, notamment autour de l’expérience d’A/traverso, marquée par l’influence des oeuvres de Deleuze et Guattari :

« La séparation vis-à-vis des lieux politiques devenus stériles explose en petits groupes en multiplication, en un sujet collectif qui écrit sur son journal et sur les murs du quotidien […]. [Ces comportements], en-dessous de la scène officielle de la politique, produisent de nouvelles possibilités pour le mouvement. Le discours, le langage, le comportement est déraciné du fétiche de la normalité […]. L’écriture est pratique en transformation (déterminée par le processus global de transformation réelle). Dans l’écriture en mouvement, le sujet exprime son désir (de libération du temps vis-à-vis du travail, du geste vis-à-vis de l’ordre, du corps vis-à-vis de l’oppression productive, du sexe vis-à-vis de la prestation) ; mais ce désir se détermine, sur le plan linguistique, comme rupture de la prestation linguistique (de l’échange du signe contre le contenu). Le désir se détermine – dans le texte – comme délire. »15

L’écriture collective n’est pas seulement le moyen d’une certaine émancipation immédiate : en tant que processus permanent, elle est aussi le lieu d’un retour incessant sur l’expérience ; en un mot, elle instaure un protocole d’expérimentation. Ici, c’est la rédaction d’un livre par les mêmes acteurs en question qui est décrite en ces termes :

« Tandis que les nouvelles analyses des petits groupes de Bologne se focalisent sur certaines hypothèses qui vont du langage à l’intervention sur l’information, le sujet collectif règle ses comptes, dans le livre Alice è il diavolo [Alice est le diable], avec son passé récent : la situation fond transversalement, à travers le livre, l’histoire du passé et les désirs confus du présent »16.

Cette dimension d’auto-constitution, sinon d’autoconscience, est évidemment particulièrement propice à des phénomènes de séparation collective sur la base d’oppressions expérientielles singulières, comme le montrent les exemples des femmes de Rivolta Femminile autour de Carla Lonzi, des homosexuels de la revue du Fuori! autour de Mario Mieli, et de l’auto-désigné « jeune prolétariat » des métropoles organisé autour de Re Nudo17.

Néanmoins, elle ne va pas sans l’élaboration de liaisons, selon une dialectique de constitution conjointe du Soi et de l’Autre.

Conclusion

Qu’est-ce qui distingue alors l’expérience de la Pravda bolchévique comme « organisateur collectif », selon les termes de Lénine, et les expériences que nous venons d’évoquer ? Toutes ont en effet en commun d’héberger un réseau conspiratif, disséminé sur le territoire, aux pratiques diverses et complémentaires, clandestines ou légales, et de tenir le rôle d’interface publique de ces activités.

Néanmoins : l’insurrection bolchévique est une ; l’insurrezione des autonomes est multiple. Dans l’écriture, sa discussion, sa diffusion, là où il y avait centralisation et ordonnancement, il y a soixante ans plus tard composition et agencement. En lieu et place d’un comité central et de ses agents, ce sont des communautés qui se partagent les tâches. Dans les deux cas toutefois, l’organisation de l’information est en ce sens préfigurative : la presse révolutionnaire est déjà celle d’après la révolution – à ceci près que du côté bolchévique, elle s’est effectivement maintenue en l’état avant et après ; alors que côté autonomes, elle a tenté de fondre ces deux temporalités en un seul présent. Ce n’est pas seulement par jeu qu’A/traverso titrait en janvier 1978 « La rivoluzione è finita, abbiamo vinto. Ma noi facciamone un’altra » [La révolution est finie, nous avons gagné. Mais faisons-en une autre].

Alors, pour nos jours à nous : que cent médias s’épanouissent, que cent subversions rivalisent ?

  1. Camarades, « Camarades,… Luttes, conjoncture et organisation », Camarades, mai 1974, vol. 1, p. 7. En ligne : http://archivesautonomies.org/spip.php?article783
  2. Voir Marcello Tarì, Autonomie ! Italie, les années 1970, La Fabrique, 2011, p.268.
  3. http://ordadoro.info/?q=content/aldo-bonomi-la-contre-information
  4. Ainsi, la revue Controinformazione, active de 1973 à 1984, se distingue par la publication régulière des communiqués de revendication des formations combattantes telles que les Brigades Rouges, Prima Linea, ou encore la RAF.
  5. I. Sommier, La violence politique et son deuil, PUR, 2008, p.130.
  6. Paolo Pozzi, Insurrection, Nautilus, 2010, p.84-85
  7. Devi Sacchetto, Gianni Sbrogiò, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera, Du Comité d’usine à l’Assemblée régionale (Vénétie 1960-1980), p.103
  8. La revue sera d’ailleurs récupérée par la fraction qui participe ensuite à l’émergence de l’organisation combattante Prima Linea.
  9. Enel était, jusqu’à sa privatisation en 1999, la société nationale italienne d’électricité.
  10. Voir http://www.ondarossa.info/chi-siamo
  11. M. Tarì, Autonomie !, op. cit., p. 53.
  12. F. Dosse, « Deleuze et Guattari et la contestation italienne dans les années 1970 », in Marc Lazar, L’Italie des années de plomb, Autrement, 2010, pp.289-303.
  13. Félix Guattari, « Masses et minorités à la recherche d’une nouvelle stratégie » dans Les Untorelli, Fontenay-sous-Bois, CERFI, 1977, p. 121.
  14. Centre d’études de recherches et de formation institutionnelles, Les Untorelli, Fontenay-sous-Bois, CERFI, 1977, p. 21.
  15. Gabriele Martignoni, Sergio Morandini, Il diritto all’odio. Dentro/fuori/ai bordi dell’area dell’autonomia, Bertani editore, Verona 1977, p. 143-144. Traduction personnelle.
  16. Idem, p. 145. Traduction personnelle.
  17. Voir « Des bancs publics aux centres sociaux », dans La horde d’or : http://ordadoro.info/?q=content/des-bancs-publics-aux-centres-sociaux

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