Émeutes logistiques

Depuis 2018 un nouveau cycle de soulèvements populaires ébranle le monde, des États-Unis à l’Irak en passant par la France, le Liban, la Catalogne ou encore le Chili. L’article qui suit, traduit du site Into the Black Box, s’intéresse à l’articulation entre l’émeute – comme caractéristique diffuse des mouvements récents – et la logistique – à la fois comme « art de la guerre » du capitalisme contemporain et champ de bataille des révoltes.

Se trouvent ainsi mises en lumières la centralité des activités liées à la circulation dans le déclenchement des émeutes – taxes sur les carburants en France et en Équateur, « taxe WhatsApp » au Liban, hausse du prix de l’essence en Irak, du prix des transports au Chili – mais aussi toute la contre-logistique élaborée par les manifestants pour saboter la logistique du capital et qui se donne aussi bien dans l’interruption des flux, le blocage des noeuds de transport et de communication que dans l’usage organisationnel subversif des réseaux sociaux et des applications numériques.

L’article ouvre en conclusion sur un questionnement qui nous paraît en effet fondamental aujourd’hui : comment créer les conditions d’une circulation transnationale des luttes ? Comment faire pour que cette circulation s’accompagne non seulement d’un mimétisme des tactiques mais aussi, et surtout, de visions politiques partagées ?

Le texte qui suit fera partie d’un volume à paraître cet automne, Capital Revolutions, édité par Into the Black Box.

Émeutes logistiques

Émeute et logistique

En 2018 et 2019, des soulèvements populaires ont éclaté sur la planète entière, à Paris, Hong Kong1, Santiago, Quito, Beyrouth, Barcelone, Téhéran, Bagdad et bien d’autres endroits. Les manifestations se sont caractérisées par leur ampleur, paralysant les grandes villes et leurs environs ; leur durée, souvent de plusieurs mois ; et leur intensité. Les affrontements avec les forces de l’ordre ont entraîné la mort de manifestants (en Iran et en Irak par centaines), de nombreux blessés graves, comme les innombrables blessures oculaires infligées aux manifestants chiliens par des balles en caoutchouc ou, en France, les mutilations causées par les grenades explosives de la police ; des milliers d’arrestations ; et, souvent, d’importants dégâts matériels. Ces tumultes ont été qualifiés de « rébellion mondiale contre le néolibéralisme » – une description peut-être excessivement lisse, qui a trop vite fait d’aplanir les complexités de la composition politique des révoltes et de la variété des régimes qu’elles contestaient2. Néanmoins, il y avait des points communs évidents dans l’indignation concernant les conditions d’inégalité, de précarité, de corruption et de soumission à la violence policière que ces révoltes ont révélé comme étant largement partagées sur le marché mondial.

Les autorités ont rapidement qualifié les manifestations d’« émeutes », une étiquette que de nombreux manifestants rejettent catégoriquement3. En fait, les rébellions ont souvent commencé – et continué – comme des manifestations pacifiques dont le défi aux interdictions de rassemblement ou de parcours a déclenché une violence policière extrême. Néanmoins, une caractéristique de ces événements était la détermination fréquente des manifestants – généralement une minorité, mais souvent avec un soutien plus large – à affronter la police dans des combats de rue, et même à faire escalader le conflit de manière stratégique, suivant une logique articulée par l’étudiant chilien qui a fait remarquer à propos de la manifestation des jeunes contre l’élite du pays : « si nous ne foutons pas la merde, nous n’existons pas pour eux ». Nous qualifions donc les soulèvements de 2018-2019 de cycle d’émeutes, en reconnaissant des exceptions et en soulignant que le terme « émeute » n’est en aucun cas utilisé de manière péjorative, mais plutôt avec une connotation fournie par Martin Luther King : « En dernière analyse, l’émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus ».

Ici, nous considérons ces émeutes en relation avec la logistique. La logistique et les émeutes semblent être antithétiques, aux extrêmes de l’ordre et du chaos, du système et de l’anarchie. Le contraste est trompeur. Comme l’a établi une littérature florissante, la logistique a une origine militaire, décrivant les activités qui amènent des forces, des provisions et des équipements sur le champ de bataille. De cette genèse, le terme est passé dans le lexique du capitalisme, et désigne maintenant la coordination de chaînes d’approvisionnement mondiales, rassemblant et intégrant des opérations très variées pour surpasser les concurrents commerciaux dans la lutte pour le profit. Afin de prévaloir, les systèmes logistiques doivent contourner toutes les interruptions de la connexion entre l’extraction de la plus-value au point de production et la réalisation de cette valeur au moment de l’échange. Ainsi, comme le souligne Deborah Cowen, ces systèmes rendent opérationnelle la violence structurelle du capitalisme mondial. La logistique est, selon les mots de Jasper Bernes, « l’art de la guerre du capitalisme » – tout comme les émeutes peuvent être une guerre de classe compensatoire menée par ceux qui sont dépossédés, exploités et opprimés dans les processus normaux de la marchandisation, une « contre-logistique ».

Émeutes logistiques

Logistique interrompue

Plusieurs auteurs ont souligné la vulnérabilité potentielle des réseaux logistiques contemporains aux troubles civils, aux blocus ou aux grèves4. La théorisation la plus audacieuse de cette question est cependant la thèse « émeute-grève-émeute » de Joshua Clover, qui soutient que les émeutes sont la forme paradigmatique de la résistance dans un capitalisme devenu de plus en plus « circulatoire »5

Dans la pensée marxiste classique, la production – la fabrication de marchandises – est le cœur du capital.  Le lieu de travail, le point de production, est donc le site crucial du contre-pouvoir collectif des travailleurs, et la grève – avant tout, la grève industrielle – leur arme principale. Mais Clover postule que dans certaines phases de l’histoire du capitalisme, la production est enveloppée ou subsumée par le plus grand appareil de circulation qui relie la production au marché. Ces moments incluent à la fois la phase préindustrielle du capitalisme, où le commerce mercantile est prépondérant, et son moment post-industriel (ou peut-être mieux, super-industriel), où la production devient dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales.

À ces moments-là, les opérations logistiques prennent de l’importance tant pour les dirigeants du capitalisme que pour ceux qui se rebellent contre lui. Dans les premiers temps du capital marchand, une forme cruciale de résistance à la logique émergente de marché est, comme le souligne Clover, l’émeute de la faim. Dans la phase industrielle ultérieure du capital, l’accent est mis sur la puissance de grève des ouvriers-masse des usines. Mais sur le marché mondial actuel, la production est elle-même distribuée à travers des réseaux étendus reliant les ateliers de logiciels aux usines d’assemblage, et les marchandises circulent vers les entrepôts, les supermarchés, les magasins, les maisons et les ordinateurs par le biais de systèmes de transport et de communication couvrant toute la planète. La révolte gravite vers l’interruption de ces flux, sous de nouvelles formes d’émeutes.

Le travail de Clover a été formulé au milieu des mouvements « occupy » qui ont suivi le krach financier de 2007-2008, mais, selon nous, il trouve sa pleine adéquation concrète dans l’explosion de 2018-2019, et ce pour au moins trois raisons. Premièrement, le déclencheur de nombre de ces soulèvements a été une augmentation des coûts des activités circulatoires de transport et de communication – imposée aux populations pour lesquelles ces coûts étaient devenus un élément central de « la vie chère ». Une constellation plus large de griefs portant sur des questions de reproduction sociale et de conditions de travail s’est ensuite condensée autour de tous ces débordements initiaux. Les taxes sur les carburants, coûteuses pour les chauffeurs et les coursiers précaires ainsi que pour les petites entreprises, ont déclenché à la fois les Gilets Jaunes en France et la révolte des paysans indigènes en Équateur qui ont chassé le gouvernement de la capitale, Quito. C’est le doublement du prix de l’essence qui a déclenché les manifestations de masse en Iran. En Irak, les conducteurs de « tuk-tuks » (pousse-pousse automatisés) qui s’opposaient au code de la route et au prix de l’essence sont devenus des « symboles de rébellion ». L’augmentation des tarifs du métro a été l’étincelle à Santiago, tandis qu’à Beyrouth, c’est l’augmentation des coûts de la communication numérique – la « taxe WhatsApp » – qui a déclenché des vagues de protestation de plus en plus importantes.

Deuxièmement, les champs de bataille des protestations étaient d’ordre logistique. Paul Virilio a souligné il y a longtemps que la mobilité a toujours été le point de départ des « mouvements » sociaux, et la rue un lieu de pouvoir prolétarien avant l’usine6. Les événements de Paris, Santiago, Hong Kong et ailleurs ont mis à jour cette vérité pour les vastes réseaux de transport entrelacés du capitalisme du XXIe siècle. Les mouvements occupy avaient rempli des places chargées de signification symbolique. En 2019, de tels moments se sont reproduits : la « place Tahrir » a connu une seconde vie, non pas au Caire mais à Bagdad. Dans ce cycle de luttes, le mouvement, la fluidité et la viscosité, la vitesse et le ralentissement, ont façonné les tactiques des manifestants.

Pour les Gilets Jaunes, les ralentissements des « ronds-points périurbains » ont été « l’épine dorsale de la révolte » et la base d’autres actions, comme la destruction des radars, l’obstruction des postes de péage et le blocage « des échangeurs autoroutiers, des aéroports, des voies ferrées, des tunnels alpins et des ports maritimes »7. À Porto Rico, la protestation contre la corruption du gouvernement a trouvé son chemin en mettant près d’un million de personnes sur l’autoroute Expreso Las Américas. En Irak, le port de la ville pétrolière de Bassorah et celui de Um Qasr, la seule sortie en eau profonde du pays, ont été bloqués pendant des jours. Pour les indépendantistes catalans de Barcelone et le mouvement anti-extradition de Hong Kong, les blocages d’aéroports ont été des moments forts de la rébellion, mais ils ont aussi déconcerté les autorités par leur fluidité à mener des batailles dans les rues de la ville. Au Canada, le soutien indigène à la résistance des chefs Wetʼsuwetʼen contre la construction d’un gazoduc à travers leurs territoires a généré des blocages ferroviaires et routiers qui ont paralysé le trafic est-ouest.

Troisièmement, perturber la circulation du flux de la valeur a donné aux manifestants un pouvoir matériel. L’ampleur des dommages infligés au capital est difficile à évaluer. Les opposants aux mouvements ont parfois exagéré les impacts économiques, mettant l’accent sur les difficultés rencontrées par les petites entreprises « sympathiques » et faisant des mouvements de protestation des boucs émissaires pour les problèmes chroniques du capital (par exemple, la baisse du taux de profit). Cependant, dans plusieurs cas, les blocus et les émeutes ont frappé durement des secteurs du capital.

À Hong Kong, plaque tournante du transport, de la communication et des finances sur le marché mondial, des sociétés de conseil inquiètes ont fait état de « perturbations de la chaîne d’approvisionnement » causées par « des manifestations et des grèves générales dans toute la ville » qui ont « paralysé les principales autoroutes et voies express », ainsi que par l’occupation d’un aéroport affectant non seulement les vols de passagers mais aussi les vols de fret, ce qui a coûté quelque 76 millions de dollars à l’industrie aéronautique. Les troubles ont frappé une économie déjà en récession en raison des guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine et de la fuite des entreprises et des travailleurs d’élite ; le danger d’exacerber ces difficultés a probablement empêché la Chine d’intervenir militairement à grande échelle contre les manifestants qui ont déclaré : « si nous brûlons, vous brûlez aussi ».

En France, même quelques week-ends d’actions de Gilets Jaunes dans la capitale ont non seulement affecté les commerces de vente au détail, de divertissement et de tourisme à Paris, mais ont également menacé les grandes chaînes de magasins – Leclerc, Carrefour, Casino, Super U, Intermarché – car les ronds-points occupés bloquaient les livraisons. Au Chili, la confrontation entre la police et les manifestants à Santiago et dans d’autres villes a endommagé les petits commerces – la victime classique des émeutes – mais c’est un oligopole de la vente au détail qui a été la cible intentionnelle de la colère des manifestants. Walmart, connu au Chili sous le nom de Lider, célèbre pour ses bas salaires et ses cartes de débit à taux d’intérêt élevé, a déclaré que 128 de ses magasins ont été pillés, 34 incendiés et 17 d’entre eux réduits en cendres. Ailleurs, même les tentatives de répression des émeutes ont fait souffrir le capital. En Iran, chaque jour où l’État a imposé le blackout d’Internet coupant les lignes de communication des manifestants a coûté aux entreprises du pays 369,5 millions de dollars, soit 15,4 millions de dollars par heure.

L’année des émeutes a donc eu un prix pour le capital – une des raisons pour lesquelles les tumultes ont souvent forcé les États à se retirer rapidement et à faire des concessions. Les perturbations économiques n’ont bien sûr pas été le seul facteur. Ce qui était en jeu dans les rues était la capacité de la police et des paramilitaires à maintenir l’autorité et la légitimité du régime dans des luttes plus larges sur les droits, les libertés et les conditions sociales. Mais dans les luttes logistiques, l’économie et la politique sont inexorablement liées.

Émeutes logistiques

Plateformes émeutières

Les émeutes brisent les systèmes logistiques du capital ; elles construisent aussi, cependant, une logistique différente, la contre-logistique de l’émeute elle-même, c’est-à-dire l’auto-organisation des manifestants, leur capacité à se rassembler, à répondre aux attaques de la police, à se disperser et à se reconstituer, à s’approvisionner en masques à gaz, en nourriture ou en matériel de barricade, à prendre des décisions collectives à la volée au milieu des attaques de la police et des combats de rue, à se relier à d’autres manifestations, à travers les villes, les régions et les frontières. Les émeutes n’impliquent donc pas seulement la circulation du capital, mais aussi, pour reprendre une expression de la tradition opéraïste, la circulation des luttes.

Cela nous amène à passer du transport à un autre aspect de la logistique, la communication. Car de même que les opérations logistiques du capital sont devenues de plus en plus dépendantes des réseaux numériques, de même les méthodes de ceux qui interrompent ces opérations le sont aussi. Affirmer cela n’est bien sûr pas suggérer qu’Internet a causé les émeutes, une proposition insensée ; Philip Mirowski a raison de dire que l’accent mis sur l’utilisation des réseaux numériques par les mouvements sociaux risque d’amplifier le fétichisme technologique inhérent au capital8. Pourtant, alors que les rues des villes prétendument « intelligentes » se remplissaient de gaz lacrymogènes et de verre brisé, les téléphones portables et les réseaux wi-fi sont devenus, pour la police comme pour les manifestants, une partie des émeutes, des composantes et des conditions de – pour adopter un langage à la mode – l’assemblage des émeutes.

Athina Karatzogianni décrit plusieurs « vagues de feu de l’activisme numérique » qui se sont déroulées des années 1990 à la deuxième décennie du 21e siècle9. En modifiant légèrement son schéma, on peut distinguer trois de ces vagues : l’altermondialisme de 1994-2001, les mouvements occupy de 2010-2014 et les soulèvements transnationaux de 2018 jusqu’à aujourd’hui – trois scansions dans un cycle continu de résistance numérisée. L’altermondialisme a développé un « tissu électronique de lutte » de centres indie-médiatiques opérant en dehors d’un capitalisme digital encore naissant. Les mouvements occupy, par contraste ont choréographié leurs actions à l’intérieur des nouvelles plateformes numériques, recevant le nom de « Révolutions Facebook » (ou YouTube, ou Twitter). Les soulèvements de 2018-19 ont cependant créé une division asymétrique et irrégulière à travers ces plates-formes, une frontière marquée par une contestation féroce entre les tactiques numériques de la police et des manifestants, la surveillance et la sousveillance, la répression et la subversion. Le capitalisme de plateforme10 a engendré les plateformes émeutières.

Après les cyber-répressions qui ont suivi les mouvements occupy, l’utilisation massive de Facebook, Twitter et YouTube pour la politique radicale semblait de plus en plus dangereuse11. Pourtant, ces réseaux sociaux relativement ouverts au public ont continué à jouer un rôle dans les soulèvements de 2018-19. Le mouvement des Gilets Jaunes, bien qu’il n’ait pas été provoqué par Facebook, a été facilité par la plateforme de Zuckerberg. Il est issu des fameux « Groupes de colère », un ferment de pages Facebook exprimant des griefs sur les limitations de vitesse en milieu rural, les amendes et les taxes, parmi des personnes qui, au départ, ne se rencontraient souvent « que sur les réseaux sociaux et lors de manifestations sur les ronds-points » (Kipfer). À mesure que le mouvement a pris de l’ampleur, dépassant sa composition politique initiale, il s’est accompagné d’une nouvelle prolifération sur Facebook, certains sites commandant une participation nationale, d’autres plus spécifiques à une région ou à une ville. La modification des algorithmes de Facebook à la suite du scandale Cambridge Analytica, qui a donné la priorité aux contenus locaux par rapport aux sites des grands éditeurs, a probablement favorisé ce processus.

Les médias mainstream ont identifié des influenceurs de Facebook tels qu’Éric Drouet, Maxime Nicolle (« Fly Rider ») et Priscillia Ludosky comme étant les leaders des gilets jaunes. Mais une analyse détaillée suggère un processus plus rhizomatique au sein duquel ces rôles de leadership ont été compris de manière pragmatique et provisoire dans un mouvement de « composition complexe et d’orientation multidirectionnelle ». L’étude la plus complète des publications de gilets jaunes sur Facebook définit six catégories d’utilisation : 1) les commentaires sur les affrontements avec les forces de l’ordre ; 2) les appels au renforcement à des endroits stratégiques ; 3) l’expression de griefs matériels, par exemple l’augmentation du salaire minimum et des pensions et l’imposition accrue des riches ; 4) les débats sur la gouvernance interne et le partage démocratique du pouvoir ; 5) les messages de soutien et d’encouragement ; 6) les liens vers des vidéos et/ou des articles externes.

Une partie du contenu était donc agitationnelle, mais elle était aussi, et souvent simultanément, mobilisatrice et organisationnelle, c’est-à-dire logistique.

L’utilisation de Facebook par les Gilets Jaunes, et d’autres épisodes, comme les « tempêtes Twitter » des révoltes du Liban, montrent que, malgré les dangers de la surveillance policière et les vagues de désinformation, ces plateformes ont continué à servir d’incubateurs chaotiques de révolte. Les pouvoirs panoptiques et préventifs des forces de sécurité n’ont pas suffi à empêcher des mobilisations virtuelles de contre-pouvoirs profuses et volatiles ; les gardiens de l’État ne pouvaient parfois qu’observer l’explosion au ralenti. Cependant, à mesure que ces révoltes s’intensifiaient, la surveillance et la manipulation policières ainsi que la censure des plates-formes devenaient une préoccupation croissante pour les manifestants. Les émeutes ont rapidement développé un répertoire de techniques numériques d’anonymisation et de camouflage.

Les manifestations de Hong Kong ont été à l’avant-garde à cet égard. Ce soulèvement, dont la cause immédiate était la question des extraditions judiciaires vers la Chine continentale, avait pour objet la crainte d’un super-État de surveillance. Les militants en première ligne ont presque immédiatement mis au point une méthodologie de lutte contre la surveillance : port de masques et port de parapluies comme boucliers contre les systèmes de reconnaissance faciale basés sur l’IA ; utilisation d’argent liquide, et non de cartes de crédit, pour acheter des billets de transport public vers les sites de manifestation ; emballage métallique des cartes de crédit et d’identité pour empêcher leur lecture par RFID ; destruction des lampadaires des « villes intelligentes » soupçonnés d’abriter des capteurs de surveillance ; et, plus spectaculaire encore, utilisation de pointeurs laser verts pour aveugler les caméras et les drones. Si, comme le suggère Stefano Harney, la surveillance peut être comprise comme une « logistique préventive », alors les mesures de lutte contre la surveillance sont une contre-logistique préventive12.

Avec le développement des mesures de lutte contre la surveillance, une dynamique inverse de la « sousveillance » s’est mise en place : documentation des violences et des provocations des forces de sécurité, désanonymisation des policiers, diffusion de rapports sur des événements que les autorités ont niés. Là encore, l’urbanisme très médiatisé de Hong Kong a favorisé de telles pratiques ; la vidéo et la diffusion en direct des attaques policières contre les manifestants et les passants ont joué un rôle important dans la consolidation des forces antigouvernementales, même si la diffusion en direct était une épée à double tranchant, également utilisée par la police contre les émeutiers. Les activités de sousveillance ont toutefois également été menées dans des cadres moins propices. En Iran, malgré le blocage d’Internet, des rapports, des vidéos et des photos d’événements survenus dans des centres de révolte tels que Shiraz ont été relayés hors du pays, non seulement juste après la fin des coupures de courant, mais aussi parfois pendant celles-ci, passant par des chaînes de plus de quarante serveurs proxy ou utilisant l’Internet par satellite et des cartes SIM itinérantes pour accéder à la circulation internationale.

Au Chili, des manifestants bien conscients de l’histoire de leur pays en matière de fascisme effaçant les preuves ont filmé sur téléphone portable la police tabassant les manifestants et torturant les personnes arrêtées, des agents infiltrés mettant le feu, vandalisant les biens et encourageant le pillage, puis ont ensuite envoyé ces archives moléculaires sur l’ »écran mondial » des murs Facebook, des fils Instagram et des hashtags Twitter tels que #LoQueNoMuestraLaTele (Ce que la télévision ne montre pas), pour les sauver des autorités « avant qu’elles ne les effacent ».

Les outils les plus importants pour la contre-logistique protestatire étaient cependant ceux qui permettaient la communication chiffrée de bout en bout (End to End Encrypted) par le biais d’applications commerciales telles que WhatsApp, Signal et Telegram. Ces outils peuvent être considérés comme un héritage du précédent cycle de luttes « occupy » qui, vers sa fin, comprenait les révélations d’Edward Snowden en 2013-2014 sur la coopération de sociétés telles que Google et Facebook avec la surveillance de la NSA. Ces révélations ont profondément embarrassé les plateformes numériques, soulevant le spectre de la défection des utilisateurs, et les ont incitées à proposer des options de confidentialité améliorées, diffusant commercialement un type de programmes auparavant uniquement défendus par des cypher-punks libertaires dissidents. L’acquisition par Facebook du service de messagerie cryptée WhatsApp en 2014 était de ce point de vue symptomatique. De même que l’éloge soudainement accordé à Moxie Marlinspike, un ancien responsable de la cybersécurité sur Twitter qui est parti en 2013 pour créer l’application de cryptage Signal, ce qui lui a également valu le harcèlement des agences de sécurité américaines. D’autres applications de cryptage ont été créées par des développeurs exposés à une répression numérique encore plus ouvertement autoritaire : Telegram a été lancé en 2013 par Nikolai et Pavel Durov, anciens propriétaires du réseau social russe VContakt, mais effectivement dépossédés de leur entreprise par des copains de Poutine après avoir refusé les demandes de blocage des protestations antigouvernementales.

Ces applications ont fourni un moyen de coordination crucial pour une nouvelle génération de manifestants, en particulier dans les régions en dehors de l’Amérique du Nord et de l’Europe où leur adoption a été plus rapide que dans le nord-ouest mondial. À Hong Kong, Telegram avait été installé 1,7 million de fois et fonctionnait comme le système nerveux de la révolte, accueillant des groupes de protestation de dizaines de milliers de membres. Le mouvement de Hong Kong a également utilisé l’application Airdrop d’Apple, qui permettait de faire passer une « notification » anonyme sur les réseaux de téléphonie mobile. Au Chili, l’utilisation quotidienne de WhatsApp a permis aux étudiants d’organiser la fraude des portiques du métro qui a déclenché le soulèvement13. Les réseaux virtuels privés ont aussi parfois joué un rôle important ; en Iran, ils ont protégé les communications entre les manifestations nationales et les communautés diasporiques. Le cryptage et l’anonymisation largement disponibles et faciles à utiliser ont donné un certain degré de sécurité à l’organisation en ligne, même si cette confiance a été périodiquement ébranlée par la découverte de vulnérabilités dans des systèmes supposés sûrs.

Les technologies numériques ont également soutenu des expériences de prise de décision collective rapide et ad hoc. La stratégie « be water » des manifestants de Hong Kong est une stratégie de fluidité, impliquant des rassemblements qui se transforment en manifestations qui deviennent des blocus qui engendrent des cortèges sauvages. Les manifestants ont utilisé des plateformes en ligne pour « opensourcer » des réponses aux conditions changeantes des émeutes. Il s’agit notamment des groupes de discussion Telegram et de forums tels que LIHKG, une version de Reddit à Hong Kong où les utilisateurs postent anonymement et organisent des sondages. Ils ont mis au point d’autres outils comme l’application mobile HKmap.live, qui affiche l’emplacement des policiers et des manifestants dans les rues de la ville, jusqu’à ce qu’elle soit retirée de l’app store d’Apple après une plainte de la Chine. Les manifestants ont également fait circuler des informations via Tinder, Uber et Pokémon Go, dans une remarquable « gamification » de la protestation politique. Ces coordinations numériques évoluent parallèlement, et non en contradiction, avec des méthodes nettement analogiques ; dans les rues de Hong Kong, les manifestants ont formé des chaînes humaines dirigées par des signaux manuels pour faire passer des provisions, alors que dans le feu de la bataille la révolte se fondait en ensembles cyber-physiques urgents.

Un autre exemple de cette organisation est la plateforme Tsunami Democràtic utilisée par le mouvement indépendantiste de Catalogne pour coordonner les manifestations à Barcelone en 2019. Les utilisateurs d’un réseau peer-to-peer anonyme ont spécifié leurs jours et heures de disponibilité pour les actions de désobéissance civile « pop-up ». Le déploiement de Tsunami Democràtic peut avoir été en partie provoqué par les luttes internes au sein du mouvement autonomiste catalan, comme un stratagème technologique des factions qui tentent de contourner des intérêts plus établis. Cependant, il semble que la plateforme, une fois mise en route, ait intensifié les conflits avec les autorités en dépassant tout contrôle spécifique, y compris la tentative d’occupation de l’aéroport El Prat de Barcelone qui a mobilisé 10 000 manifestants. Cet exemple nous rappelle que la coordination des émeutes en réseau ne signifie pas une prise de décision parfaitement horizontale. Écrivant sur l’organisation numérique des mouvements occupy, Rodrigo Nunes a noté que leur décentralisation et leur planéité apparentes occultaient la formation de verticalismes et de centres inhérents à la dynamique des réseaux14. Il n’a cependant pas formulé cette observation comme une dénonciation, mais plutôt comme un appel à une meilleure compréhension radicale du fonctionnement réel des réseaux. Les plates-formes émeutières doivent également être considérées dans cette optique, comme de puissants instruments de « spontanéité organisée » – de nouvelles machines de guerre en réseau, permettant de nouvelles combinaisons d’horizontalité et de verticalité, qui sont maintenant déployées au-delà des sièges statiques de l’occupation pour fournir la contre-logistique d’un soulèvement populaire tumultueux à grande échelle.

Émeutes logistiques

Contre-contre-logistique et révolutions non-souveraines

Chaque mouvement provoque un contre-mouvement. Les forces de sécurité ont riposté aux manifestations de 2018-2019 par des coupures de courant, des intimidations, des piratages, des pièges, des attritions et des cooptations. Dans les luttes de 2010-2014, les coupures d’Internet, comme celle avec laquelle le régime de Moubarak a combattu la protestation en Égypte, ont été une réponse dramatique, mais finalement inefficace à la rébellion connectée. Par la suite, les régimes menacés, loin de démanteler les réseaux, ont commencé à laisser les plateformes en fonctionnement, pour mieux surveiller, saboter et arrêter les manifestants : il a été suggéré que cela deviendrait la nouvelle norme du contrôle des manifestations15. Cependant, en 2019, l’Équateur, l’Irak et l’Iran ont vu le blocage d’Internet aller d’un étranglement progressif à des coupures sélectives, puis à des pannes presque totales, s’intensifiant à mesure que les protestations atteignaient leur apogée16. Des attaques de piratage plus spécifiques visaient des applications cryptées, comme les coupures de Telegram à Hong Kong, probablement lancées depuis la Chine continentale.

Dans le même temps, cependant, en Iran et en Irak, des « armées électroniques » affiliées à l’État – renforcées par des robots – ont été créées en ligne pour discréditer et intimider les manifestants. De telles stratégies s’indistinguent avec l’encouragement gouvernemental aux dénonciations « patriotiques » en ligne des dissidents, comme celles qui ont submergé les réseaux sociaux chinois en réaction aux soulèvements de Hong Kong. À un niveau plus élevé de sophistication se trouve le discrédit libéral et la diffamation des Gilets Jaunes montés par l’establishment médiatique français. Tous ces efforts soutiennent directement ou indirectement la violence de la panoplie des forces de sécurité en matière de lutte antiémeute : enlèvements ciblés, gaz lacrymogènes, gaz poivre, balles en caoutchouc, grenades paralysantes, canons à eau, matraques, tirs réels – et les arrestations après coup basées sur les réseaux sociaux et les preuves en direct.

Au-delà de ces réactions brutales, le pouvoir étatique a mis au point une stratégie plus subtile pour faire face aux manifestations de 2018-2019 : la cooptation. Sur le marché mondial, la répression étatique de populations réticentes se mêle à des conflits entre États concurrents. Les émeutes de 2018-2019 ont donc été prises dans la guerre froide intercapitaliste entre les États-Unis et la Chine, la Russie et l’Iran, et d’autres alliances rivales, des guerres froides menées en partie par la propagande informatique, les opérations psychologiques et le piratage informatique. Les États ont souvent présenté les manifestations nationales comme des produits de la sédition extérieure, tout en incitant eux-mêmes à des manifestations sur les territoires de leurs concurrents qu’ils ne toléreraient jamais à l’intérieur de leurs frontières.

Les opérations secrètes russes lors des élections américaines de 2016 avaient inclus la circulation de faux mèmes virtuels « Black Lives Matter », ainsi que des messages de groupes anti-immigrés et islamophobes, dans une « stratégie de la tension » exacerbant les antagonismes internes. Suite à cela, les opposants aux Gilets Jaunes ont soutenu que le soulèvement était de fabrication russe. Dans un processus inverse, les gouvernements chinois et iranien ont dépeint les rébellions sociales internes comme des « révolutions colorées » initiées par les États-Unis, tandis qu’au Liban, les tempêtes de protestations sur Twitter ont souvent fait rage contre des « influenceurs étrangers » venant, alternativement, d’Iran ou des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite.

Ces diverses accusations ne sont pas totalement infondées. Certains manifestants de Hong Kong justifient la description qu’en fait la Chine en agitant des drapeaux américains et en lançant des appels à Trump ; les États-Unis reconnaissent ouvertement leur aide aux rébellions iraniennes, notamment pour contourner la censure d’Internet ; et au Liban, les réseaux de manifestants fourmillent d’influenceurs et de robots alignés sur les conflits de pouvoir plus larges au Moyen-Orient. Toutefois, ces instigations extérieures ne suffisent pas à expliquer l’ampleur et la persistance des manifestations. Les appréhensions d’une implication étrangère, en particulier la cyber-implication, sont à la fois imaginaires et réelles, car les émeutes ont des causes à la fois exogènes et endogènes. Il y a toujours certains participants aux émeutes qui s’accrochent aux logiques douteuses de « l’ennemi de mon ennemi » et du « moindre des deux maux ». Il est donc toujours possible que la contre-logistique des plateformes émeutières devienne partie prenante de la logistique – l’art de la guerre – des blocs concurrents du capital mondial et des formations étatiques qui leur sont associées.

Une dynamique politique différente consisterait à ce que les protestations se connectent, non pas avec des États concurrents, mais entre elles, dans une circulation transnationale des luttes, motivée par l’éventail commun des oppositions à la corruption, à l’inégalité, à la précarité et à la brutalité. Certaines lueurs d’un tel processus sont visibles, au moins à un niveau tactique : les manifestants au Chili ont appris de ceux de Hong Kong à utiliser des lasers contre la police et ont surpassé leurs mentors en abattant un drone de police au-dessus de Santiago. Il existe des dizaines de manuels sur la protestation de la rue qui font le tour de la planète sous forme numérique. L’hymne féministe, Un violador en tu camino, rendu célèbre dans le contexte du soulèvement de 2019, a circulé dans le monde entier. On ne sait pas très bien dans quelle mesure ce processus peut s’étendre à des visions politiques partagées, bien que les récentes conversations entre des manifestants de Hong Kong et de Porto Rico sur ce que le Collectif Lausan a heureusement appelé des « révolutions non souveraines » vont dans ce sens.

Les manifestations de 2018-2019 ont remporté des victoires. Les taxes ou les hausses de prix qui ont déclenché le soulèvement ont souvent été rapidement annulées ; à Hong Kong, le projet de loi incendiaire sur l’extradition a été retiré. Au Liban, un gouvernement est tombé ; en France, il y a eu des augmentations du salaire minimum et d’autres annulations d’impôts ; au Chili, une trêve a été conclue sur la promesse d’un référendum constitutionnel – un accord soutenu par certains manifestants, bien que combattu par d’autres. Cependant, nulle part les concessions n’ont pu répondre aux aspirations d’égalité, de sécurité et de justice qui avaient explosé dans les rues, des désirs qui ne pouvaient évidemment être satisfaits que par des transformations profondes des États et des économies. Et à la fin de 2019, certains mouvements étaient déjà en train de s’apaiser, de s’arrêter ou de subir de sérieux revers, alors que d’autres continuaient sans relâche. Puis, en 2020, la pandémie de Covid-19 a imposé un moratoire abrupt sur les actions de masse. La durée de cette pause et la nature du seuil qu’elle marque sont, à l’heure où nous écrivons ces lignes, incertaines. Il est toutefois fort possible que tout « retour à la normale » soit aussi un retour aux turbulences des années d’émeutes, les conflits n’étant qu’exacerbés par la maladie et la récession17.

Ces dernières années, la gauche a pris, en de nombreux endroits du monde, un virage électoral, imaginant une voie parlementaire vers le post-capitalisme. Mais nous pourrions également envisager une autre voie, dans laquelle un nouveau mode de production, s’il doit exister, n’apparaîtrait qu’au sortir d’une crise grave et d’un tumulte social important – auquel cas, tout nouveau système d’approvisionnement des besoins humains et des protections écologiques pourrait bien trouver ses moments germinaux dans les émeutes logistiques.

Nick Dyer-Witheford, Jaime Brenes Reyes et Michelle Liu

  1. Pour un point de vue critique sur le mouvement hongkongais, lire notre entretien avec Alain Brossat. (NDT)
  2. B. Ehrenreich, « Welcome to the Global Rebellion Against Neoliberalism »The Nation, 25 Nov. 2019.
  3. Ainsi la quatrième des « cinq demandes » du mouvement de Hong Kong était la rétraction de la caractérisation officielle des manifestations comme « émeutes » (les quatre autres étant le retrait de la loi d’extradition, l’enquête sur les violences policières, la libération de tous les manifestants arrêtés, et la démission de Carrie Lam, avec introduction du suffrage universel pour l’élection du Conseil Législatif.
  4. J. Alimahomed-Wilson & I. Ness, eds.,  Choke Points: Logistics Workers Disrupting The Global Supply Chain, Pluto Press, 2018; N. Cuppini, M. Frapporti, & M. Pirone, « Logistics Struggles in the Po Valley Region: Territorial Transformations and Processes of Antagonistic Subjectivation », The South Atlantic Quarterly, 2015 114:1, pp. 119-134; S. Mezzadra & B. Neilson, The Politics of Operations: Excavating Contemporary Capitalism, Duke University Press, 2019.
  5. Joshua Clover, L’émeute prime, Entremonde, 2018.
  6. P. Virilio, Speed and Politics: An Essay on Dromology, Semiotext(e), [1977] 1986.
  7. S. Kipfer, « What colour is your vest? Reflections on the yellow vest movement in France », Studies in Political Economy, 100:3, 209-231, 2019.
  8. P. Mirowski, Never Let A Serious Crisis Go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, Verso 2013.
  9. A. Karatzogianni, Athina, Firebrand Waves of Digital Activism, 1994-2014: The Rise and Spread of Hacktivism and Cyberconflict, Palgrave Macmillan, 2015.
  10. N. Srnicek, Platform Capitalism, Polity 2017.
  11. N. Dyer-Witheford, Cyber-Proletariat: Global Labour in the Digital Vortex, Pluto, 2015.
  12. N Cuppini & M. Frapporti, « Logistics Genealogies: A Dialogue with Stefano Harney », Social Text 2018, 136: 95–110.
  13. S. Valenzuela, « The Personal Is the Political? What Do WhatsApp Users Share and How It Matters for News Knowledge, Polarization and Participation in Chile », Digital Journalism  21 Nov. 2019.
  14. R. Nunes, Organisation of the Organisationless: Collective Action After Networks, Mute and Post-Media Lab, 2014.
  15. R. Deibert, Black Code: Inside the Battle for Cyberspace, McClelland & Stewart, 2013.
  16. S. Brannen, C. Haig &  K. Schmidt The Age of Mass Protests: Understanding an Escalating Global Trend. Centre for Strategic and International Studies: Washington, DC, 2020.
  17. Cet article a été achevé au moment où les émeutes éclataient aux États-Unis suite au meurtre de George Floyd.
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