Où en est-on de la question du pouvoir ?

Le 16 mai 1966, le comité central du parti communiste chinois adopte une longue circulaire qui s’en prend violemment aux « représentants de la bourgeoisie infiltrés dans le parti, le gouvernement, l’armée ainsi que les différents milieux culturels » et stigmatise « ces responsables qui, bien que du parti, se sont engagés dans la voie capitaliste ».

Ainsi se trouve lancé le plus grand mouvement de masse de l’histoire du XXème siècle, qui va impliquer durant plusieurs années des dizaines de millions de jeunes, d’étudiants et d’ouvriers. La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCP) se fonde sur le constat suivant : des années après la prise du pouvoir, la bourgeoisie s’est reconstituée. Où ? Au sein du Parti Communiste lui-même. Conclusion : il n’y a pas de garantie du communisme par l’État socialiste. Bien au contraire, cet État et le parti qui le dirige sont des nids à rats de la bourgeoisie bureaucratique.

La RC constitue donc un phénomène unique et sans précédent dans la séquence des États socialistes : un soulèvement populaire à échelle de masse, prenant des formes insurrectionnelles, déclenché, soutenu et encouragé par la fraction maoïste du PCC, et dirigé contre le Parti-État bureaucratisé. Elle est, en quelque sorte, une « révolution après la révolution ».

On ne saurait concevoir la RC (ce qui serait une lecture anarchisante) comme l’opposition binaire entre un mouvement de masse homogène et un Parti-État monolithique. Non seulement le mouvement était lui-même fragmenté en une multiplicité de factions antagoniques, dont la violence des affrontements a précipité le retour à l’ordre progressif à partir de 1968-1969 face au risque de division de l’armée – mettant fin à la période véritablement créatrice de la RC. Mais l’un de ses aspects fondamentaux réside dans la division ainsi mise à jour à l’intérieur même du Parti, travaillé par la « lutte entre les deux voies ». La lutte des classes, loin de cesser, continue donc sous le socialisme, y compris au sein du parti communiste.

C’est d’ailleurs justement en prenant appui sur la fraction révolutionnaire du Parti, incarnée par Mao, que les rebelles ouvriers et étudiants de Shanghaï ont pu mener à bien le renversement de l’ancien pouvoir local (aux mains des cadres conservateurs du Parti) et l’instauration d’une forme politique nouvelle parmi les plus intéressantes de toute la séquence : la Commune populaire de Shanghaï, proclamée au début de l’année 1967 en référence explicite à la Commune de Paris. Le modèle en somme de ce qu’aurait pu – de ce qu’aurait dû – être la RC à échelle d’ensemble, et dont la généralisation a été rendue impossible par le conservatisme des cadres civils et militaires installés dans l’État.

La Révolution Culturelle, écrit Alain Badiou, a expérimenté, pour tous les révolutionnaires du monde, les limites du léninisme. Elle a vérifié que « le parti léniniste est incommensurable aux tâches de la transition au communisme, quoiqu’il soit approprié à celles de l’insurrection victorieuse ». En effet, la question stratégique du communisme n’est jamais réductible aux questions – en définitive tactiques – de la prise du pouvoir d’État et de la victoire révolutionnaire.

Or si, comme le suggère Sylvain Lazarus – tirant les leçons de la RC – « le parti, c’est la révolution plus le communisme », il importe en premier lieu d’empêcher la fusion du Parti et de l’État, de garantir au contraire leur déliaison par le rétablissement d’un rapport d’immanence (et non plus de séparation terroriste, comme dans le modèle stalinien) entre l’organisation et le mouvement de masse. Pour que ce soit la politique qui commande l’État, et non le contraire, pour que le dépérissement de l’État et la résolution des grandes contradictions (entre travail manuel et travail intellectuel, entre villes et campagnes, agriculture et industrie, civils et militaires, etc.), bref pour que l’avancée générale vers le communisme soit remise à l’ordre du jour, le parti ne peut plus concentrer en lui-même la totalité du processus : « sans mouvement communiste, pas de communisme ». Comme l’énonce la Décision en 16 points d’août 1966 : « Les masses ne peuvent que se libérer par elles-mêmes, et l’on ne peut en aucune façon agir à leur place. Il faut avoir confiance dans les masses, s’appuyer sur elles et respecter leur esprit d’initiative. Il faut rejeter la crainte et ne pas avoir peur des troubles. »

Un point particulièrement important de la RC concerne en effet l’existence et le développement d’organisations populaires indépendantes en capacité d’exercer une surveillance réelle et permanente sur les décisions de l’État (dans le sillage des intuitions du dernier Lénine et son idée d’Inspection ouvrière, contre la bureaucratie soviétique naissante). « Mêlez-vous des affaires de l’État ! » dira Mao devant les gardes rouges. Or « les masses n’ont d’autre manière de se mêler sérieusement des affaires de l’État que de le pousser, brutalement ou organiquement, dans le sens de sa dilution »1. C’est pourquoi la révolution culturelle, dont l’historiographie dominante n’a de cesse d’obscurcir la signification universelle en la réduisant à une simple magouille de pouvoir au sommet de l’appareil d’État, « mérite au contraire d’être nommée la première révolution communiste de l’histoire »2.

La RC s’est soldée par un échec historique indiscutable : ses hypothèses politiques les plus novatrices n’ont pas pu se développer pleinement, d’avoir buté en fin de compte sur la reconstruction du Parti-État et le spectre d’une guerre civile ouverte. Il nous revient d’en méditer le bilan de la même manière que Lénine a médité celui de la Commune de Paris, y trouvant les clés de victoires futures.

▶️ La bibliographie en langue française reste, aujourd’hui encore, d’une pauvreté affligeante. Nous conseillons néanmoins :
– Jiang Hongsheng, La Commune de Shanghaï, La Fabrique, 2014.
– Alain Badiou, Petrograd, Shanghaï. Les deux révolutions du siècle, La Fabrique, 2018.

  1. UCF-ML, La situation actuelle sur le front de la philosophie : Contre Deleuze et Guattari (1977).
  2. Alain Badiou, Théorie du Sujet, Éditions du Seuil, 1982.
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