Pasquale Abatangelo : « Sa rage aura trouvé un horizon »

Hafed Benotman écrivait : « S’évader, c’est scier des barreaux et prendre le risque d’une balle dans la tête, sûrement pas ouvrir un livre ». Et Pasquale Abatangelo de répondre : « Ce ne sont pas les livres qui ont changé ma vie. Ç’a été la lutte ». Les deux ont été incarcérés, se sont évadés, mais ils ont aussi écrit. Cependant le livre d’Abatangelo n’est pas un roman policier, ni même une autobiographie en forme de roman d’aventure comme le picaresque et psychédélique Ringolevio d’Emmett Grogan. Si le début de Je courais en pensant à Anna peut y faire penser, de la description de l’ambiance du pensionnat où il grandit jusqu’aux escapades hors des murs, il s’en démarque rapidement par la seule dureté des faits qui y sont rapportés.

Le livre n’est pas qu’une simple histoire dont on pourrait opposer la légèreté au sérieux du réel. C’est un « témoignage » historique et politique projeté pour le futur, cinq cent pages d’une vie violente que l’on traverse pourtant comme un éclair, au fil d’épisodes qui s’enchaînent d’une manière incisive, quoique loin d’être dénuée d’affect et de sensibilité. Il colle au plus près des événements souvent brutaux d’une vie de luttes dont la rage aura trouvé un horizon, engagée sans retour dans une période effervescente bien précise. « Peu de choses ont été écrites sur les Noyaux armés prolétaires » (NAP), et « il ne s’agit certainement pas d’un manque de matière ». Peu de choses en effet, « parce qu’il est impossible d’en faire une bande de brigands impulsifs destinés à une défaite romantique et crépusculaire. Il est impossible de leur octroyer le rôle de sympathiques rebelles indisciplinés, parce que ces militants avaient déjà accepté la discipline au moment de s’engager sur cette voie », celle de la lutte armée dans l’Italie des années 70.

Je courais en pensant à Anna, paru à l’automne 2022 chez PMN éditions, est le premier récit traduit en français qui revient en détail sur l’expérience des NAP. Nous pourrions mentionner le court chapitre qui leur est consacré dans La horde d’or et qui les décrit comme « une variante extrêmement originale » des organisations clandestines, « difficile à situer selon des critères nets et univoques ». Ou encore le singulier récit de Roberto Silvi, La mémoire et l’oubli, dont la pierre de touche est le suicide d’Alberto Buonconto, Silvi se plaçant à côté ou tout contre ses camarades des NAP sans lui-même en faire directement partie. Mais le récit conséquent de Pasquale Abatangelo serait plutôt à réinscrire dans l’héritage de La révolte à perpétuité de Sante Notarnicola, dont il apparaît comme la suite logique. Ce dernier livre, édité en 1972 par Feltrinelli, tout imprégné de la mentalité de l’époque, pose les premiers jalons de la remise en cause des distinctions de statut entre détenus sociaux et prisonniers politiques. Il décrit la naissance des luttes des prisonniers au lendemain de l’explosion de 1968 qui annoncent les prémices du mouvement des prolétaires détenus.

Le livre d’Abatangelo prend ainsi le relais de ce braqueur révolutionnaire qu’il évoque d’ailleurs au début comme un modèle de jeunesse, puis à plusieurs autres reprises au fil de son parcours. S’il ne prétend pas faire « une histoire de la lutte armée », ce récit militant pourrait être celui de tant d’autres personnes à cette époque, et plus largement celui du prolétariat extra-légal qui se politise dans les prisons italiennes au cours de la décennie 70 et dont le chemin se confond « avec le courant plus large et puissant de l’Histoire ».

Je courais en pensant à Anna n’en reste donc pas moins le premier ouvrage1 traduit retraçant le parcours politique d’une génération entière de prisonniers qui entra dans la lutte armée et qui, imprégnée de l’automne chaud de 1969, sut faire l’unité entre prisonniers politiques et sociaux. Ainsi naquirent les NAP.

Comme il était souligné dans l’hommage à Notarnicola paru sur lundimatin, une telle situation n’eut jamais sa pareille en France. Si la Gauche Prolétarienne s’intéressa à la question carcérale notamment lors de la participation de ses militants incarcérés aux grandes révoltes de 1974, sorte de mai 68 des prisons françaises, les mouvements ne trouvèrent guère de résonance en dehors du Groupe d’information sur les prisons porté par des intellectuels, et du Comité d’action des prisonniers des libertaires Serge Livrozet et Jacques Lesage de La Haye.

Et si plus tard certains prisonniers d’Action Directe revendiquèrent une lutte commune des détenus dans leur journal Rebelles, dont le premier numéro datant de l’été 81 est sous-titré « bulletin de débats de détenus politiques et sociaux », les actions restèrent cantonnées à l’intérieur des prisons, qui pourtant commençaient à connaître une métamorphose assez similaire à celle de l’Italie du milieu des années 1960. Les prisons françaises se remplissaient de ceux qui, nés dans les années 1960, avaient à leur tour refusé le chemin de l’usine, faisant face au chômage de masse et au tournant de la rigueur de Mitterrand. Il est néanmoins intéressant de faire ce parallèle entre les deux pays, car aux milliers de jeunes venus drastiquement gonfler les rangs de la population carcérale française se mêlaient un certain nombre de militants italiens qui avaient trouvé refuge en France et qui s’y retrouvèrent emprisonnés. Nous pouvons citer parmi d’autres Salvatore Cirincione2, militant des Brigades rouges (BR), qui participa aux divers mouvements qui agitèrent les prisons françaises dans les années 1980. Il tenta de créer l’unité qu’il avait connue au pays, mais les perspectives révolutionnaires n’eurent pas du tout la même portée que dans l’Italie des années 1970 décrite par Pasquale Abatangelo.

Pasquale Abatangelo : « Sa rage aura trouvé un horizon »

Après être revenu sur les conditions d’une enfance difficile à Florence, placée sous le joug de l’exil et de la pauvreté, Pasquale Abatangelo entre très jeune à la prison des Murate qui jouxte son ancien pensionnat de la via dei Malcontenti, la rue des mécontents, comme un programme tracé d’avance auquel il n’échappe pas. Mais déjà la situation explose dans les prisons, désormais remplies de jeunes gens qui, par esprit rebelle, refusent de subir passivement l’autoritarisme du monde carcéral.

À l’été 1968, les révoltes se multiplient comme une traînée de poudre dans les prisons italiennes. « Les voix transperçaient les murs d’enceinte de la prison », devenant dès lors perméables au monde extérieur. La répression est dure, et Abatangelo finit attaché nu sur un lit de contention. « La haine jaillit, pure, solide, capable de perdurer des années ». Mais « un chien enragé n’est pas encore un chien qui mord ». Si cette génération est déjà marquée par l’automne chaud de 1969 et les événements de la Piazza Fontana, c’est l’année 1972 qui marque une étape charnière pour ceux qui font leurs premiers pas dans la lutte des classes. Lorsque le commissaire Calabresi est assassiné, c’est « le signe annonciateur du destin de toute une génération ». « Comme tant d’autres, je ressentis cette action faisant partie de moi », et « c’est ainsi que mon expérience de braqueur se retrouva rapidement plongée dans une atmosphère particulière, qui dévia mes pas d’un individualisme féroce et désabusé de bandit dans lequel j’aurais pu me complaire toute ma vie ».

Car il ne s’agit pas de romancer dans ce livre un engagement révolutionnaire qui serait celui de tous les détenus se révoltant contre leur condition de reclus. Non pas prendre la vieille idée de l’irrécupérable lumpenprolétariat pour la retourner comme un gant et faire de facto de la population pénale un sujet révolutionnaire, mais donner à voir l’épaisseur historique, la réalité empirique d’une telle trajectoire de politisation partagée par toute une génération. Par son expérience de vie et de lutte dans les prisons, Abatangelo passe aussi au crible le monde carcéral auquel il appartient, avec ses codes que les détenus devenus militants révolutionnaires ont dû combattre (notamment « cette vieille tradition de connivence avec les matons qu’une certaine criminalité organisée perpétuait encore »), sachant aussi faire valoir leur propre place dans la hiérarchie intrinsèque à la détention.

Car si la prison est perçue à cette époque comme foyer et sujet de lutte révolutionnaire, c’est bien grâce aux fruits portés par le respect réciproque, le rapprochement et le travail politique conjoint qui vont s’effectuer entre les détenus du prolétariat extra-légal et les militants d’extrême gauche, principalement des étudiants d’extraction petite-bourgeoise.

Lorsqu’Abatangelo retourne en prison dès septembre 1972, de grands changements sont advenus au niveau des conditions de détention, notablement améliorées, fruit de la lutte durable des détenus depuis 1968. Le mouvement des prolétaires détenus était né. Basée sur un refus frontal du système, la protestation contre les conditions de détention s’était transformée en révolte contre la détention et remettait au centre du débat la relation entre exploitation et exclusion : « cela conférait aux détenus rassemblés sur les toits des prisons en flammes la même identité et le même prestige qu’aux ouvriers qui occupaient les usines ».

Les groupes de la gauche extra-parlementaire s’intéressèrent au mouvement des détenus, et alors qu’ils font les frais de leurs premières incarcérations, une rencontre s’opère entre militants d’extrême gauche et détenus sociaux. À travers la Commission prison de Lotta Continua se crée une dynamique commune dans laquelle les jeunes militants révolutionnaires emprisonnés ne revendiquent pas, comme ailleurs, le statut de prisonniers politiques, mais rejoignent plutôt les luttes des autres détenus. « Les forçats s’appropriaient la culture et l’expérience politique des soixante-huitards, indispensables pour donner sens à un sursaut collectif qui aurait sinon été destiné à se brûler les ailes dans une sorte de jacquerie ».

Inversement, les détenus politiques se nourrissent du savoir concret des délinquants. Les détenus n’étaient plus un monde à part, et la « vieille idée d’une rédemption du sous-prolétariat » avec lequel le mouvement ouvrier n’avait jusqu’alors entretenu aucun lien laissait place à l’idée « d’un élargissement, d’une reformulation et d’une radicalisation de l’horizon de classe dans son ensemble ».

« Je me souviens très bien de ces mois-là : l’exemple des Panthères rouges, la formation de collectifs de détenus, les premiers livres lus ensembles » : Le talon de fer de Jack London, Les Damnés de la terre de Frantz Fanon et Devant mes yeux la mort de George Jackson. Et c’est un collectif portant le nom de ce dernier militant qui va devenir un élément désormais décisif dans la lutte des prisonniers des Murate : le soutien de l’extérieur et l’appui des camarades d’extrême gauche qui, un soir, était accourus en masse pour soutenir les détenus et résister aux charges des militaires, empêchant le pouvoir de répondre aux détenus par des tirs mortels comme ils avaient coutume de le faire : « nous avions prouvé que la prison faisait partie intégrante de cette ville ».

Pasquale Abatangelo : « Sa rage aura trouvé un horizon »

Alors que la stratégie du « compromis historique entre la DC et le PCI » est lancée et que Lotta Continua amorce son tournant vers la modération, renonçant du même coup à assumer l’explosivité du mouvement des détenus, si « brute, sans médiations », le nouveau mot d’ordre lancé par les Brigades rouges, « Porter l’attaque au cœur de l’État », offre une autre voie. Face à « la riposte meurtrière mise en place par l’État pour écraser les luttes du mouvement des prisonniers prolétariens, recourant aux massacres dans les prisons d’Alessandria et de Murate, où ils ont tiré sur les détenus en révolte », et à la baisse du soutien aux luttes des prisonniers par les groupes de la gauche extraparlementaire, l’horizon définit par les Brigades rouges fut saisi « sans regret par les avant-gardes internes et externes du mouvement des détenus, qui avaient appris sur le terrain à faire entendre la voix des exclus dans une vague de rébellion plus générale, et ne pouvaient que se retrouver face à la question de la lutte armée organisée. Le sang, la violence et les coups avaient été le pain quotidien des manifestants et des mutins. Il s’agissait alors de passer à l’offensive. C’est ainsi que naquirent les Noyaux armés prolétaires ».

Avec la férocité de ceux et celles qui n’ont rien à perdre, le 2 octobre 1974, les NAP firent leur première apparition publique en diffusant un même message audio devant plusieurs prisons à bord de voitures piégées. Devant les Murate, le coup tombe à l’eau en raison d’une défaillance technique. C’est Pasquale Abatangelo, dont l’action marquera son entrée dans le noyau florentin des NAP, qui fera rentrer aux Murate le communiqué reproduisant intégralement le message audio diffusé dans les autres prisons.

Le récit se poursuit par le terrible braquage de la piazza Alberti, entreprit avec quatre autres camarades des NAP, où deux d’entre eux furent tués par les balles des carabiniers. Pasquale Abatangelo revient sur cet épisode en critiquant toute tentative de victimisation propre à la logique des perdants qui tend à s’imaginer un adversaire plus fort qu’il ne l’est, pointant plutôt la faute sur un excès d’impatience de sa propre équipée. C’est de cette façon, dit-il, que l’on doit faire honneur aux morts et se souvenir d’eux avec fierté et émotion. Il est lui-même blessé par quatre balles, la mâchoire disloquée, jeté en prison d’où il ne ressortira pas pendant des années, sauf à l’occasion d’une évasion rocambolesque par les égouts de Florence.

S’ensuit un récit plein de force, abordant depuis le donjon de Volterra la mise en place de l’hégémonie des NAP et des BR en prison, nécessaire pour mener à bien des luttes depuis la détention. Bientôt les premières actions coordonnées entre l’intérieur et l’extérieur ont un effet retentissant : « le pouvoir commençait à comprendre que les militants communistes n’allaient pas être abandonnés par leurs organisations. (…). Et les gardiens commençaient à nous craindre ».

Au fil des transferts, Abatangelo décrit les luttes menées dans chaque prison, rencontrant de nouveaux camarades, construisant toujours plus la solidarité, obtenant des victoires significatives face à l’Administration Pénitentiaire, appuyé par la présence déterminante des organisation externes. Il raconte l’instigation du « circuit des camosci » dès juillet 1977, visant à enfermer les prisonniers politiques et autres récalcitrants de la détention dans des prisons spéciales, qui cible évidemment les NAP, car « personne autant qu’eux ne s’était battu contre les catégories qui, en divisant les détenus, en faisaient un troupeau manœuvrable ».

Là encore, le récit de la bataille de l’Asinara porté par le « pouvoir rouge » des prisonniers montre combien résistance et solidarité pouvaient se construire à travers cette même dynamique d’union entre les détenus politiques (la Brigade de camp constituée par les prisonniers des BR) et le comité de luttes de la prison, représentant les autres détenus. Bataille qui permit de faire de nouveau reculer le pouvoir répressif, et ce même face à politique d’anéantissement mise en place par le gouvernement italien des années de plomb, généralisant la torture, les tabassages systématiques3 et l’isolement total, qui conduisirent certains des camarades d’Abatangelo dans la folie, jusqu’au suicide.

Pasquale Abatangelo : « Sa rage aura trouvé un horizon »

Le narrateur n’épargne pas au lecteur les divergences politiques de l’époque, donnant à voir les fractures, recompositions, stratégies et tactiques des organisations. Des NAP aux BR, puis aux scissions des BR elles-mêmes, jusqu’à la difficulté de faire face collectivement aux dissociés, aux repentis, aux trahisons et à la cruauté qui y répondait. La fin du livre mène ce constat amer de devoir faire face au mouvement révolutionnaire en perte de vitesse.

Et c’est la grande force de ce récit, où l’auteur souligne le nécessaire regard historique qu’il faudrait porter sur les tracts et communiqués cités au long de l’ouvrage. Mais face aux tentatives de révisionnisme du pouvoir en place, il tâche de rapporter les motivations, structurations, lignes de fractures et écueils des organisations dans lesquelles il évolua, sans jamais se repentir ni se dissocier.

« La considération la plus amère, la voici. Il y a eu un gouffre entre les générations. Une absence de confrontation que la bourgeoisie a sciemment entretenue (…). L’État a fait preuve de continuité, de mémoire, de rapidité de réaction et d’entretiens de ses appareils. Nous n’avons pas été capables d’opérer un tournant collectif, et cela nous a empêchés de passer le relais aux plus jeunes. À cause de cela, nous n’avons pas réussi à gérer de manière idéologique et pratique la défaite subie sur le terrain (…). Aurait-on pu mieux expliquer ? Rester plus Unis ? Oui, c’était cela le défi. Nous ne l’avons pas relevé. C’est mon unique et véritable regret ».


Une rencontre en présence de l’auteur est prévue jeudi 19 janvier à 19h30 à Paris à la librairie Le Merle Moqueur, 51 rue de Bagnolet, XXème arrondissement.

Pasquale Abatangelo : « Sa rage aura trouvé un horizon »
  1. Lecture qui pourrait être complétée par celle de l’intervention de Notarnicola au Colloque de Bologne « Années 70, années 90. Qui n’a pas de mémoire n’a pas de futur » en 1994, donné à lire dans l’article de lundimatin cité ci-avant.
  2. Il figure avec treize autres militants italiens dans la liste d’extradition réclamée à la France par Salvini en 2021
  3. Le récit de la répression de la bataille de Trani en est l’exemple le plus frappant, dont la férocité est également
    mentionnée par Piccioni.
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