Manif Antifasciste Gilets Jaunes

Photo Gwen Melin

Il y a trois semaines, des militant-e-s antifascistes de la région parisienne ont été arrêtés et incarcérés suite à une confrontation de rue avec des membres de groupuscules d’extrême-droite. Au-delà de l’acharnement judiciaire contre ces camarades qui subissent la répression depuis de nombreuses années, nous voulons dire que cet événement nous concerne toutes et tous. Non, il ne s’agit pas, comme s’applique à le faire croire une presse ordurière qui prête directement sa plume à la préfecture de police, d’un obscur règlement de comptes entre bandes rivales. Les enjeux politiques de cet épisode rejaillissent sur l’ensemble du mouvement social et sont indissociables du soulèvement en cours.

La situation à échelle mondiale, aujourd’hui, est celle d’une vague réactionnaire qui touche tous les continents. En France, si le Front National n’est pas encore au pouvoir, une partie importante de son programme est prise en charge depuis des décennies par les gouvernements successifs, en particulier sociaux-démocrates. L’État n’a cessé d’empiler les lois scélérates visant à la persécution des prolétaires issus de l’immigration post-coloniale. L’islamophobie est devenue une idéologie officielle, relayée par l’activisme médiatique de pseudo-philosophes au racisme de plus en plus déchaîné. Les principales prérogatives de l’état d’exception ont été transférées dans le droit commun – accordant à l’institution policière des pouvoirs exorbitants. Les quartiers populaires sont livrés à une répression aussi constante que brutale, qui se solde par l’assassinat, chaque année, d’une quinzaine de jeunes hommes – noirs et arabes dans leur écrasante majorité – entre les mains de la police. Au cours de la dernière séquence nous avons assisté à une extension de cette logique répressive, qui frappe désormais le mouvement syndical et les mobilisations sociales, à travers notamment la militarisation du maintien de l’ordre – occasionnant des mutilations régulières. Qui frappe aujourd’hui les Gilets Jaunes. C’est-à-dire en fin de compte n’importe qui – n’importe qui d’entre ceux et celles qui se révoltent contre l’ordre des choses, contre l’imposition de la misère, contre la destruction de toute communauté possible.

C’est dans ce contexte qu’il faut envisager le regain d’agressivité des groupuscules d’extrême-droite, partout en Europe, et singulièrement en France. Que leurs membres soient rarement inquiétés par les autorités ne saurait étonner : ils ne sont somme toute que le visage nu et brutal de ce tournant autoritaire qui traverse les États occidentaux, de cette mutation du mode de gouvernement des populations en temps de crise. Ils ne sont que la face extra-parlementaire d’une tendance systémique. Quand Génération Identitaire organise des patrouilles sauvages à la frontière franco-italienne pour chasser les migrants, elle agit en supplétif direct des forces de police. Ce n’est là que la forme spectaculaire d’une pratique désormais normale assumée par l’État. Et c’est donc en toute logique que ce même groupe a décerné au ministre de l’intérieur Christophe Castaner le titre de « membre d’honneur » suite à ses déclarations ignobles sur la « complicité » des ONG vis-à-vis des passeurs. De plus, le développement des bandes néo-fascistes en France est homogène à un processus d’autonomisation et de radicalisation de fractions toujours plus larges au sein de la police – en particulier les « unités féroces »1 telles que la BAC, que l’on voit à l’œuvre chaque samedi contre les Gilets Jaunes, dans l’impunité la plus totale. Les manifestations sauvages nocturnes de policiers armés et cagoulés à l’automne 2016, aux cris de « La racaille en prison ! », avaient donné un aperçu glaçant de ce processus qui ne cesse de s’approfondir.

Criminaliser l’antifascisme, criminaliser la lutte contre l’extrême-droite organisée c’est criminaliser le droit à l’autodéfense. C’est maintenir le peuple dans une soumission désarmée. Mais nous disons que le peuple a le droit de se défendre contre ses ennemis. Dans la lutte contre l’extrême-droite le cadre institutionnel est un leurre. Non seulement parce que l’État républicain, qui se pose en rempart contre le fascisme, en est le premier pourvoyeur. Mais parce que comme on l’a vu dès les premières semaines du mouvement des Gilets Jaunes, l’activisme néo-fasciste (qui est allé jusqu’à l’agression physique d’un cortège NPA lors de l’Acte XI parisien) n’a de limites que celles qu’on lui pose dans la rue – par la force ou la dissuasion. La question de la lutte contre l’extrême-droite a d’ailleurs rapidement été prise en charge par le mouvement lui-même, à travers la visibilisation de thématiques antiracistes, soutenue par des positionnements publics sans ambiguïté au sein des groupes locaux comme des assemblées d’ampleur nationale. Les Gilets Jaunes ont très vite compris qu’une démarcation claire était vitale pour contrer les calomnies du gouvernement qui, en novembre-décembre, assimilait le mouvement à la « peste brune » pour mieux s’installer dans la répétition confortable d’un antagonisme de façade – celui du deuxième tour de la présidentielle. Les expulsions physiques de militants identitaires, à Paris, Lyon, Toulouse ou Bordeaux, ne sont ainsi que la cristallisation ponctuelle d’un combat politique fondamental assumé de manière diffuse par une partie significative du mouvement.

De même l’expérience de la répression et des brutalités policières systématiques a convaincu les plus pacifistes des Gilets Jaunes qu’aujourd’hui, pour lutter de manière conséquente, ne serait-ce que pour conserver l’espace de la manifestation comme espace d’expression politique, la préparation à l’affrontement n’est plus un choix mais une nécessité. C’est cette prise de conscience qui s’est fait jour au cours des dernières semaines, à travers la réappropriation de masse d’un potentiel jusqu’alors confisqué, entravé. Les gens se sont réappropriés le droit de se battre. À travers la révolte s’affirme et se construit, dès maintenant, un contre-pouvoir, une légitimité populaire nouvelle – tout autre que la légalité bourgeoise – qui décide plutôt qu’elle ne négocie, qui impose plutôt qu’elle ne demande.

Tenir la rue contre les fascistes, répondre à leurs agressions et à leurs tentatives d’infiltration des cortèges, s’organiser pour défendre les espaces de lutte, les manifestations et les ronds-points ne sont que différentes faces d’un même geste.

Face à l’extrême-droite, face à la police, face à la répression,

Nous revendiquons le droit à l’autodéfense.

Liberté pour nos camarades ! Liberté pour tous les prisonniers du mouvement !

Parapluies au devant du cortège Gilets Jaunes le 16 mars
  1. https://acta.zone/lactualite-du-fascisme-rigouste/

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