« Clément est mort parce qu'il a refusé de baisser les yeux »

Photo M-A-J / Collectif Oeil

Suite à la manifestation annuelle d’hommage qui s’est tenue samedi dernier, nous relayons ce texte de l’Action Antifasciste Paris-Banlieue à l’occasion du sixième anniversaire de la mort de Clément Méric, assassiné le 5 juin 2013 par des militants d’extrême-droite dans les rues de Paris.

Mercredi 5 juin, comme chaque année, l’Action Antifasciste Paris-Banlieue tient à rendre hommage à Clément Méric, assassiné il y a maintenant six ans. Nous avons eu la fierté de le compter parmi nos militants. Rappeler l’actualité de ses combats, dans la rue et ailleurs, c’est aussi, pour nous, une façon de perpétuer sa mémoire.

En 2012, il venait d’emménager à Paris afin de suivre des études à Sciences Po. Il y rejoint Solidaires étudiants et milite sur sa fac. Militant antifasciste dans sa ville d’origine, Brest, il se rapproche alors de la scène antifasciste parisienne, où il rencontre l’AFA, notre organisation, dans laquelle se côtoient militants révolutionnaires, jeunes syndicalistes et ultras de la tribune Auteuil du Paris Saint-Germain, avec qui il noue très rapidement des liens d’amitié. Pendant près d’une année, il milite à nos côtés, dans Paris et sa banlieue, pour ne pas laisser la rue à l’extrême-droite, auprès des migrants qui sont traqués et chassés par les forces de l’ordre, avec les collectifs de quartiers populaires qui s’organisent pour exiger la vérité et la justice pour tous les jeunes brutalisés par la police, et contre toutes les formes d’oppressions et de discriminations.

Notre combat commun l’a mené à cette journée du 5 juin 2013, il y a six ans, lorsque Clément a croisé la route de skinheads néo-nazis qui arboraient des t-shirts aux symboles nazis et aux slogans racistes. Ils étaient membres du groupuscule Troisième Voie, dirigé par Serge Ayoub, dont on retrouve trop souvent la trace dans des affaires de meurtres racistes ou d’agressions de militants antifascistes. Ce jour-là, Clément a été identifié comme militant antifasciste, et c’est la raison pour laquelle il a été ciblé, frappé à coups de poings américains en plein visage et laissé inanimé sur le sol. Clément est mort parce qu’il a refusé de baisser les yeux.

Après sa mort, nous avons fait face à une vague de calomnie. Tout d’abord du côté de l’extrême-droite, qui relayait les versions des accusés et tentait de faire passer Clément pour l’agresseur à l’initiative de l’assaut. Ensuite par les médias de droite, qui s’attachaient à reléguer la mort de Clément à un événement quelconque et dépolitisé, une simple bagarre ayant mal tourné entre deux bandes rivales. De leur côté, la presse et les politiques de gauche ont cherché à récupérer l’image de Clément, à en faire la victime d’un ennemi commun et la figure d’un antifascisme au service de la république, qui combattrait un racisme essentiellement moral, incarné seulement par l’extrême-droite et le Front National. La presse a ainsi modelé une image bourgeoise et erronée de la réalité sociale de notre groupe. Nous tenons à insister sur la tentative de récupération de cet événement, car elle a été ensuite suivie par une diabolisation de la figure de l’ « antifa ». On l’a vu en 2014 lorsque nous participions aux manifestations interdites pour Gaza et contre l’impérialisme. C’était encore le cas lorsque nous luttions aux côtés des familles de victimes et des habitants des quartiers populaires contre les violences policières et le racisme d’État, ou contre la constitutionnalisation de l’état d’urgence, et notamment l’offensive islamophobe que cette dernière recouvrait. Puis en 2016, lors du mouvement contre la loi Travail, quand notre organisation s’est à nouveau retrouvée au centre de l’attention médiatique et politique, du fait de sa présence au sein du « cortège de tête », où nous participions à impulser des dynamiques d’autodéfense face aux attaques répétées des CRS et des gendarmes mobiles.

En effet, lors de la fameuse affaire du quai de Valmy, suite à l’incendie d’une voiture de police, un montage policier a conduit à l’arrestation puis à la condamnation de militants antifascistes. Parmi eux, il y avait Antonin Bernanos, condamné à cinq ans de prison, sur la foi d’un témoignage anonyme d’un membre des services de renseignements de la préfecture de police de Paris. Antifas au service de la gauche et mobilisés contre le racisme et les inégalités trois ans auparavant, nous étions devenus une nouvelle menace pour la sécurité de l’État, une nouvelle figure de l’ennemi intérieur, présentés successivement, et selon les modes et les impératifs politiques, par les catégories policières de « casseurs », « black blocs » ou d’ « ultra-gauche ». De Clément Méric à Antonin Bernanos, ce qui s’est joué, c’est bien la criminalisation des pratiques subversives d’une organisation politique révolutionnaire, résolument irrécupérable, et dont Clément était l’un des fiers militants.

À ce jour, l’assassin de Clément est libre et Antonin est emprisonné à Fresnes. Il est placé en détention préventive depuis plus d’un mois parce qu’on lui reproche d’avoir tenu la rue face des militants fascistes, qui ont porté plainte après avoir été mis en déroute. Mais il faut prendre l’incarcération d’Antonin pour ce qu’elle est : la vengeance de l’État contre l’un de celles et ceux qui ont, entre autres, activement contribué à rendre impossible l’amalgame entre fascistes et Gilets Jaunes. Celles et ceux qui, malgré la répression, refusent de baisser la tête et viennent contester la légitimité du bloc au pouvoir. Si Antonin est en prison, c’est pour terroriser toute velléité de contestation sociale et politique. C’est pour épuiser par la répression celles et ceux qui sont au front depuis novembre. C’est pour tenter de défaire les alliances qui se nouent et briser le mouvement. C’est ce qui se joue actuellement avec les milliers de condamnations qui pleuvent et les mutilations par dizaines. C’est ce qui joue lorsque les militants antifascistes, qui n’ont pas hésité à marcher et à travailler quotidiennement avec les Gilets Jaunes, sont ciblés par l’État.

Six ans après la mort de Clément, les bandes fascistes continuent d’être actives. Le Rassemblement National n’est pas encore au pouvoir, mais une partie importante de son programme est prise en charge par les gouvernements successifs. L’État n’a cessé d’empiler les lois scélérates visant à la persécution des prolétaires issus de l’immigration post-coloniale. L’islamophobie est devenue une idéologie officielle. Les principales prérogatives de l’état d’exception ont été transférées dans le droit commun – accordant à l’institution policière des pouvoirs exorbitants. Les quartiers populaires sont livrés à une répression aussi constante que brutale de la police, qui se solde par la mort, chaque année, d’une quinzaine de jeunes hommes noirs et arabes. Au cours de la dernière séquence, nous avons assisté à une extension de cette logique répressive, qui frappe désormais le mouvement syndical et les mobilisations sociales, à travers notamment la militarisation du maintien de l’ordre, qui frappe aujourd’hui les Gilets Jaunes. C’est-à-dire, en fin de compte, n’importe qui – n’importe qui d’entre ceux et celles qui se révoltent contre l’ordre des choses, contre la précarité, contre la destruction de toute communauté possible.

C’est dans ce contexte de fascisation de notre société qu’il faut envisager le regain d’agressivité des groupuscules d’extrême-droite, partout en Europe, et singulièrement en France. Que leurs membres soient rarement inquiétés par les autorités ne saurait étonner : ils ne sont somme toute que le visage nu et brutal de ce tournant autoritaire qui traverse les États occidentaux, de cette mutation du mode de gouvernement des populations en temps de crise. Quand Génération Identitaire organise des patrouilles sauvages à la frontière franco-italienne pour chasser les migrants, elle agit en supplétif direct des forces de police. Ce n’est là que la forme spectaculaire d’une pratique désormais normale, assumée par l’État. Criminaliser l’antifascisme, criminaliser la lutte contre l’extrême-droite organisée, c’est criminaliser le droit à l’autodéfense. C’est maintenir le peuple dans une soumission désarmée. Mais nous disons que le peuple a le droit de se défendre contre ses ennemis.

Dans la lutte contre l’extrême-droite, le cadre institutionnel est un leurre. Non seulement parce que l’État républicain, qui se pose en rempart contre le fascisme, en est le premier pourvoyeur. Mais parce que comme on l’a vu dès les premières semaines du mouvement des Gilets Jaunes, l’activisme néo-fasciste, allant jusqu’à l’agression physique, n’a de limites que celles qu’on lui pose dans la rue – par la force ou la dissuasion.

Nous sommes militants politiques et, pour nous, les responsabilités ne sont pas d’abord légales, mais politiques. Lors du procès des assassins de Clément en septembre dernier, moment de vérité important pour les proches de Clément, il avait fallu rappeler que si Clément est mort, c’est parce qu’il était antifasciste, face aux accusés et leurs avocats qui tentaient de dépolitiser l’affaire. Nous nous étions saisis de ce moment pour mettre en accusation le système qui nourrit et renforce ces franges réactionnaires.

En décembre prochain se tiendra le procès en appel. À nouveau, nous affirmerons que nous n’attendons rien des tribunaux, qui n’ont jamais été et ne seront jamais des endroits où se traduit véritablement la justice, tout comme nous luttons contre la prison, car tous ces lieux jouent des rôles fondamentaux dans le système que nous combattons.

Clément avait choisi son camp et c’est depuis ce camp que nous continuons le combat et que nous accusons, dans la rue, les fascistes, le capital et l’État.

Action Antifasciste Paris-Banlieue (AFAPB) – 5 juin 2019

« Clément est mort parce qu'il a refusé de baisser les yeux »
Photo M-A-J / Collectif Oeil

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