police montée

Photo Mathias Zwick

Depuis le printemps de révolte contre la Loi Travail en 2016, le pouvoir a suivi une stratégie continue de répression et de criminalisation des mouvements sociaux, cherchant à en recouvrir les revendications et les contenus politiques pour répondre au conflit sur un terrain purement sécuritaire. La République se défend contre ceux qui veulent la détruire et abattre les institutions. « L’État de droit » contre la « foule haineuse ». Ainsi la stratégie gouvernementale est-elle relayée par une propagande médiatique de tous les instants.

Dans ce contexte, les violences policières se sont banalisées, provoquant chaque semaine de sévères mutilations. Du gouvernement Hollande à celui d’Emmanuel Macron, la fameuse « tradition française » du maintien de l’ordre, basée sur la distance et la retenue, a volé en éclats. Lorsqu’il s’agit d’écraser une dynamique de contestation, les gouvernants piétinent sans complexe les « principes démocratiques » dont ils se prévalent dans leurs discours. Dès 2015, nous avions vu que l’état d’urgence allait servir à la neutralisation des opposants politiques et à la construction opportune d’un « ennemi intérieur ». Aujourd’hui, l’état d’urgence est passé dans le droit commun. Et la mutation autoritaire des démocraties libérales est une tendance historique à laquelle la France n’échappe pas.

De manifestation en manifestation, les gens se rendent compte que dans la situation actuelle, exprimer une conviction revient à mettre en jeu son propre corps – et prendre le risque que sa vie soit modifiée de manière irréversible. Au cours des trois derniers mois, on dénombre une vingtaine de personnes éborgnées, plusieurs personnes dont la main a été arrachée et un nombre incalculable de blessés. Rien d’étonnant, donc, à ce que dans les cortèges de Gilets Jaunes on entende de moins en moins : « La police avec nous », et de plus en plus : « Tout le monde déteste la police ».

Cette stratégie de la peur est en quelque sorte une actualisation détournée du fameux principe de Mao : « en frapper un pour en éduquer cent ». Traduisons : en blesser un pour effrayer tous les autres. Une telle dimension de la violence d’État a pendant longtemps été restreinte aux habitants des quartiers populaires, avant de toucher plus récemment le mouvement social et la gauche extra-parlementaire. Aujourd’hui l’extension diffuse de la répression se présente à la fois comme un problème auquel doivent se confronter les révolutionnaires et une occasion d’approfondir la rupture vis-à-vis du régime représentatif et de l’ordre social inégalitaire dont ce régime est le rempart institutionnel. Alors que le pouvoir pensait tenir grâce à sa seule police, le vote de la « loi anti-casseurs » apparaît comme un symptôme : les forces de l’ordre ne sont pas en capacité d’éviter que des manifestations se répètent tous les samedis, que des milliers de personnes aux quatre coins de l’hexagone tiennent la rue et remettent en cause la légitimité des gouvernants, que s’organisent « par en bas » d’autres manières de faire et de vivre collectivement. La « loi anti-casseurs » vient ainsi renforcer l’arsenal judiciaire par la production d’une nouvelle figure criminelle : l’ennemi de la République.

Banderole "Touche pas à ma manif !"

En réalité, cette « loi anti-casseurs » n’est pas nouvelle. Les journées insurrectionnelles de mai 1968 avaient ouvert une longue séquence d’agitation politique, portée par toute une série de groupes extra-parlementaires – aux inspirations idéologiques diverses – qui pratiquaient un répertoire de la violence révolutionnaire allant des affrontements de rue aux attaques ciblées. Pour y mettre fin, le gouvernement Pompidou avait, en 1970 déjà, promulgué une « loi anti-casseurs », dont la loi actuelle est une sorte de réadaptation. On y trouve un langage similaire, une même façon de justifier son utilité par le nécessaire rétablissement de « l’ordre républicain » face au péril subversif. Mais au fait : de quoi cet « ordre républicain » est-il le nom ? D’une pure conservation gestionnaire de ce qu’il y a, où chacun reste à sa place, où la liberté se résume à produire et consommer. D’où que l’étalement dans la durée des mouvements sociaux contemporains exaspère gouvernants et patrons, entravant le cycle routinier du capital et de la marchandise.

En actant la résurgence d’un dispositif limitant le droit de manifester, le gouvernement (soutenu par la droite) cherche à museler une mobilisation de type nouveau, qui déborde les captures syndicales et les schémas traditionnels. Que ce soit par la brutalité policière ou la persécution administrative, il s’agit de faire en sorte que les gens rentrent chez eux. La nouvelle « loi anti-casseurs » a ainsi pour ambition de prévenir les affrontements potentiels, de les empêcher avant qu’ils n’aient lieu. On va interdire aux militants fichés de se rendre dans la rue, claironne Christophe Castaner. Mais qui sera concerné, et selon quels critères ? Vu la quantité pléthorique de personnes figurant dans les registres des services de renseignement, on peut à tout le moins s’interroger sur le caractère passablement flou (et donc potentiellement très extensible) du ciblage énoncé dans la loi. L’interdiction de se masquer devient passible d’un an de prison et d’une forte amende. Surtout, on assiste à une inversion complète de la norme judiciaire : ce n’est plus à la police de fournir la preuve du délit, mais au manifestant de démontrer qu’il ne s’est pas dissimulé le visage en vue de commettre une infraction. Notons au passage que le député Charles de Courson (centriste) a par exemple comparé cette loi au régime de Vichy, tandis que Gilbert Collard (Rassemblement National) l’a qualifiée de « fasciste ». Autant de personnalités a priori peu suspectes de gauchisme fanatique. C’est dire si la loi en cours d’adoption constitue un pas en avant significatif vers la fusion assumée entre état de droit et état d’exception – soit l’urgence comme forme systémique de gouvernement.

La première « loi anti-casseurs » fut abrogée en 1981 suite à l’élection de François Mitterrand. Au-delà du détail de telle ou telle mesure, il nous apparaît nécessaire de contextualiser les événements qui déterminent la promulgation de ce type de loi répressive, afin d’élaborer collectivement des contre-dispositions pour y faire face.

50 ans après : d’une répression à l’autre

1968, sa grève générale, ses occupations d’usine et de faculté, ses émeutes dans les beaux quartiers. 50 ans après, de nombreuses similitudes mais également de profondes différences dans les formes d’intervention. À la grève générale ont succédé les blocages de ronds-points, des zones commerciales, des péages et des raffineries, rappelant que la défaite historique de l’ouvrier-masse s’est traduite par les délocalisations d’usines et l’éclatement du salariat dans la sous-traitance et les jobs précaires. Les occupations ne sont plus uniquement internes aux entreprises, mais se disséminent à travers le territoire. Les interstices inhabités du désert périurbain se transforment en bases arrières et noyaux de révolte, des projets contestés deviennent zones de communisation. Ces espaces qui ne figuraient jusqu’alors que le vide monotone de la circulation capitaliste se changent en lieux politiques où s’expérimentent solidarité matérielle et partage du sensible. Les manifestations, auparavant asphyxiées par des trajets contraints, ennuyeux et répétitifs, désorientent la police en s’exportant dans les quartiers bourgeois de la métropole. Cette conflictualité hors-norme a pris de court les gouvernants, tout comme l’irruption de mai 1968 avait sidéré la bourgeoisie de l’époque.

Barricade tenue par des étudiants en Mai 68 à Paris, avec affiche du film "Police sur la ville".

Mais là où, dans l’après-68, la « loi anti-casseurs » de Raymond Marcellin visait essentiellement les militants gauchistes, le gouvernement actuel doit faire face à une menace beaucoup plus hétéroclite et indiscernable. D’autre part, les subjectivités en mouvement ne se réfèrent plus – ou beaucoup moins – aux traditions idéologiques qui, dans les années 1960 et 1970, faisaient encore office d’« horizon indépassable » du processus révolutionnaire. Ce faisant, les Gilets Jaunes mettent en lumière l’incapacité de notre camp à se doter d’une force d’intervention structurée, cohérente, pointant à la fois les limites de la spontanéité pure et la nécessité de repenser la notion d’organisation à l’échelle du territoire.

Partir du constat que nous ne sommes qu’une infime partie du soulèvement en cours doit nous conduire à ne pas évaluer ce mouvement de manière unilatérale. On a souligné à raison son ancrage de classe, l’émergence de revendications sociales égalitaires et la reprise d’un répertoire d’actions que les groupes autonomes cherchaient à diffuser ces dernières années. Cela ne doit pas nous faire oublier que les Gilets Jaunes sont aussi révélateurs du poids des idées de l’extrême-droite au sein de la population.

D’où l’importance de considérer que la cible du gouvernement n’est pas unique mais multiple, et que cette hétérogénéité va également définir des limites à la « loi anti-casseurs ». En effet, les services de renseignement sont loin d’être confrontés tous les week-ends à un ensemble défini de militants « professionnels ». Non seulement la composition excède de très loin les seuls milieux militants, mais elle varie d’une semaine à l’autre – elle est imprévisible par essence. Il semble donc que la « loi anti-casseurs » ne vise pas uniquement les militants déjà connus et fichés, mais bien celles et ceux qui ne le sont pas (encore). Toutes ces « subjectivités quelconques » prises depuis quelques mois dans un devenir-révolutionnaire aussi puissant qu’inattendu, qui n’appartiennent à aucun groupe identifié, et dont l’irruption a désorienté les radars du ministère de l’Intérieur1. Il s’agit par conséquent pour l’État de démembrer la contestation et d’anticiper toute possibilité d’organisation sur le long terme.

Ainsi, la « loi anti-casseurs » vient s’ajouter aux armes dissuasives dont l’État se dote pour expurger l’antagonisme radical des rapports sociaux et garantir sa perpétuation – violente, mais d’une violence instituée, structurelle, quotidienne. Cette arme est en réalité fondamentalement préventive : elle instaure le manifestant comme un sujet dangereux, qu’il faut surveiller et rééduquer, pour rendre à nouveau hégémonique l’ethos légaliste du bon manifestant qui ne dérange pas et, par la même occasion, ne gagne pas. Une telle offensive de l’adversaire doit nous faire redoubler d’efforts dans la construction de liens organiques entre les différents segments de la révolte en cours par le biais d’une lutte anti-sécuritaire. Afin de transformer la critique en affirmation positive, porteuse d’une ligne d’intervention partisane.

Nos lois ne sont pas les leurs

En 1970, la promulgation de la « loi anti-casseurs » avait été combattue par un renversement sémantique et une polarisation nouvelle autour du concept de légalité. Alors que La Cause du Peuple (organe de la Gauche Prolétarienne) est interdite, ses exemplaires saisis et son directeur de publication arrêté, de nombreux intellectuels soutiennent ouvertement le journal. Sartre accepte d’en prendre symboliquement la direction et le distribuera sur la voie publique, tout comme Michel Foucault et d’autres. Cette mise à disposition des intellectuels démontre que la base du corps social, le prolétariat, n’est pas isolé et qu’il peut utiliser la notoriété de figures reconnues pour protéger son espace d’expression. L’éditorial du 1er mai 1970 se terminait par le slogan « ON A RAISON DE CASSER LA LOI TERRORISTE »2, rétablissant la racine du mot terroriste qui signifie : insuffler la terreur au sein d’une population. Où l’on comprend la nature profonde d’une loi dont la formulation officielle sert à masquer les véritables fonctions.

Jean-Paul Sartre distribuant La Cause du Peuple interdite.

Dans le même temps la « base ouvrière » de Flins, structurée en dehors des bureaucraties syndicales, reprenait la forme des comités autonomes de base – forme pour laquelle on observe d’ailleurs un regain d’actualité depuis 2016, du mouvement contre la Loi Travail à celui des Gilets Jaunes. En réponse à la « loi anti-casseurs » de 1970, un tract est rédigé pour affirmer une position qui apparaît aujourd’hui encore criante d’actualité : « Nous avons notre propre légalité. Oui, nous sommes des casseurs ; nous voulons casser la société des patrons, et leur faire payer le prix de tout ce qu’ils nous ont fait subir tous les jours, cadences, fatigue, ennui, vie chère. Pour cela, nous n’avons pas à rentrer dans le jeu des patrons. La loi, c’est eux qui l’ont faite. Nous avons notre propre légalité, celle qui consiste à imposer plutôt que demander, prendre plutôt que réclamer. En ce sens, nous sommes tous des casseurs. »3

Nous subissons des règles, des normes sociales qui s’appliquent à tous mais ne servent qu’à préserver les intérêts de la minorité possédante. Dans nos lieux de vie et nos espaces de lutte, d’autres règles façonnent nos rapports, nos liens, nos solidarités et les actions qui en découlent. Nous sommes traversés, de fait, par l’État, les institutions et leurs dispositifs, mais nous construisons individuellement et collectivement des manières de nous y soustraire. En cela, affirmer notre propre légalité, indépendante, alternative, ne signifie pas aménager un abri parallèle aux marges de la société, mais construire les prémices du monde que l’on désire au cœur même de la domination présente, dans le mouvement réel de son abolition.

Le concept d’autonomie est justement ce qui permet de penser le moment où les gens se rassemblement pour se donner leur propre loi, inventer, imposer des formes d’organisation et de vie qui correspondent à leurs besoins. Seul le renforcement des comités de base et des assemblées populaires peut permettre d’orienter le mouvement des Gilets Jaunes vers une défiance grandissante à l’égard de l’État, du régime institutionnel, du patronat et de l’exploitation. C’est pourquoi il est important de s’y impliquer davantage, d’y soutenir l’idée d’une légalité autre, antagonique, auto-déterminée, contre la légalité officielle. Pour couper court aux captures réformistes comme aux dérives réactionnaires. Il n’y a que dans les assemblées, à la base du mouvement, que les leaders auto-proclamés pourront être contestés – lorsqu’ils déclarent vouloir pacifier les manifestations, faire approuver l’itinéraire en préfecture ou encore livrer les « black blocs » et autres « casseurs » à la police. Ne soyons pas dupes, cette dissociation n’est pas que le résultat de la peur ou de pressions politiques. La tendance à la « normalisation » du mouvement (du moins à Paris), dont se réjouissent les éditorialistes et la classe politique, ne peut pas être disjointe du devenir des figures médiatiques qui accaparent l’attention et se posent de plus en plus en porte-paroles – à rebours de leurs prétentions initiales.

Des zones périurbaines aux centres-villes en passant par les quartiers populaires, ne nous laissons pas effrayer par la « loi anti-casseurs », ne nous laissons pas dicter nos conduites par l’État. Renforçons l’horizontalité décisionnelle, le partage de savoir-faire, les liens matériels qui nourrissent notre révolte.

  1. On ne saurait donc être surpris d’apprendre que les services de renseignements ont mis en place une campagne d’écoutes téléphoniques ciblant les « gilets jaunes » à Paris et en province : http://www.francesoir.fr/societe-faits-divers/des-dizaines-de-gilets-jaunes-mis-sur-ecoute-telephonique-par-les-renseignements
  2. Voir Collectif, Les nouveaux partisans. Une histoire de la Gauche Prolétarienne par des militants de base, Éditions Al Dante, p.123.
  3. Ibid., p.124.

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