2 août 1980 : l'attentat de la gare de Bologne

Le 2 août 1980 à 10h25 du matin, une bombe explose dans la gare de Bologne. Principal noeud ferroviaire du Nord de l’Italie, la gare de Bologne est alors particulièrement fréquentée. L’explosion provoque un carnage: 87 morts et 177 blessés. Il s’agit de l’attentat le plus meurtrier de l’histoire italienne.

Si des militants néo-fascistes (issus en particulier des Nuclei Armati Rivoluzionari, organisation terroriste d’extrême-droite) sont condamnés en tant qu’exécutants matériels, l’enquête révèle aussi l’implication d’un certain nombre de personnages importants au plus haut sommet de l’appareil d’État. Des condamnations pour obstruction à l’enquête sont ainsi prononcées à l’encontre de Licio Gelli, fasciste revendiqué, ancien volontaire franquiste lors de la guerre civile espagnole et grand-maître de la loge maçonnique Propaganda Due (P2), Francesco Pazienza (assistant de Giuseppe Santovito, directeur du SISMI, le service de renseignement militaire italien) et deux autres officiers du SISMI : le général Pietro Musumeci et le colonel Giuseppe Belmonte. En février 2020 les conclusions de l’enquête du Parquet général de Bologne ont désigné Licio Gelli, Umberto Ortolani (entrepreneur, membre dirigeant de la loge P2), Mario Tedeschi (journaliste, élu sénateur sous les couleurs du parti néo-fasciste italien MSI dans les années 1970, membre de la loge P2) et Federico Umberto d’Amato (directeur du Bureau des affaires spéciales du ministère de l’intérieur, chef de la délégation italienne au Comité de Sécurité de l’OTAN, fondateur du Club de Berne1, membre de la loge P2) comme commanditaires de l’attentat.

L’existence de la loge P2, révélée en 1981, provoqua un scandale de grande ampleur en Italie : on y trouvait en effet les chefs des trois services secrets italiens, des militaires de haut rang, des dizaines de députés et sénateurs, plusieurs ministres, des banquiers, des magistrats, des hommes d’affaires, des dirigeants de la presse et de chaînes de télévision. Elle regroupait en particulier les éléments les plus farouchement réactionnaires, anti-communistes et pro-américains de l’appareil d’État.

En tant que cercle de pouvoir occulte, elle a joué un rôle important dans la « stratégie de la tension » mise en place dès la fin des années 1960 dans le but de lutter contre la « subversion communiste ». Cette stratégie s’est notamment traduite par l’organisation d’attentats sanglants, perpétrés par des groupuscules néo-fascistes, afin de favoriser la mutation autoritaire du régime, limiter l’influence des communistes et les empêcher d’accéder au pouvoir.

C’est ainsi que dans son arrêt du 23 novembre 1995, la Cour de cassation évoquait « l’existence d’une vaste association subversive » réunissant militants d’extrême-droite, responsables des services secrets et dirigeants de la loge P2. Une collusion du même ordre entre exécutants néo-fascistes et commanditaires étatiques, avec l’appui des services américains (comme suggéré par l’ancien ministre de la défense Paolo Taviani2), avait d’ailleurs été mise en lumière dans l’enquête sur l’attentat de Piazza Fontana en décembre 1969 à Milan, considéré comme le coup d’envoi de la stratégie de la tension.

Quelque temps plus tard, l’enquête sur le coup d’État réactionnaire avorté dans la nuit du 7 au 8 décembre 1970, dit Golpo Borghese (du nom de Junio Valerio Borghese, « le prince noir », qui commandait le putsch, avec l’aide du groupe néo-fasciste Avanguardia Nazionale), aboutit à l’arrestation de Vito Miceli, chef du SID (Servizio Informazioni Difesa, renseignement militaire, ancêtre du SISMI), et lui aussi membre de la loge P2. Il est accusé d’avoir structuré une force parallèle au sein de l’appareil sécuritaire. Au cours de son procès en 1974, il déclare : « Si je disposais d’un super-SID sous mes ordres ? Bien sûr ! Mais je ne l’ai pas monté moi-même dans le but de tenter un coup d’État. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres des États-Unis et de l’OTAN ! »

En effet, la stratégie de la tension s’est déployée sur fond d’une collaboration étroite entre l’appareil d’État italien et les États-Unis, dans le but de défendre les intérêts géopolitiques du camp atlantiste. Des structures secrètes de l’OTAN ont ainsi été mises en place dans toute l’Europe après la Seconde Guerre Mondiale dans le but initial de prévenir une éventuelle invasion soviétique. En Italie, le réseau stay-behind baptisé Gladio, créé en 1956 à la suite d’un accord conclu entre le SIFAR (Servizio informazioni forze armate, ancêtre du SID et du SISMI) et la CIA, dont l’existence n’a été reconnue officiellement qu’en 1990 par le Premier ministre italien Giulio Andreotti, comptait entre 1000 et 1200 membres selon l’ancien président de la République Francesco Cossiga. Entre 1974 et 1986 il était sous la responsabilité de Paolo Inzerilli, général du SISMI. Les membres étaient recrutés, comme l’explique Licio Gelli lui-même, parmi des « anciens de la République de Salò », des « monarchistes » et autres « vrais patriotes » apportant de solides garanties quant à leur anticommunisme viscéral. Car, résume Gelli avec une simplicité désarmante : à l’époque « ce n’était pas les fascistes mais Staline qui faisait peur aux Américains ». Dans cette même interview de 1990, entre deux évocations nostalgiques de la période mussolinienne, il conclut par ces mots : « Gladio a accompli sa mission. La preuve : nous n’en avons plus besoin. »

Le militant néo-fasciste Vincenzo Vinciguerra, condamné à perpétuité pour le meurtre de trois carabinieri dans un attentat à Peteano en 1972 (dont il s’est avéré que la charge explosive était issue d’un dépôt d’armes de Gladio) a résumé les choses de la manière suivante : « Avanguardia Nazionale, comme Ordine Nuovo étaient mobilisés dans la bataille comme éléments d’une stratégie anti-communiste qui trouvait son origine non dans des organisations déviantes par rapport aux institutions du pouvoir, mais dans l’État lui-même, et plus spécifiquement au sein des cercles de l’appareil d’État liés à l’Alliance Atlantique. »

C’est donc une véritable imbrication structurelle entre fascisme, appareil d’État et commandement impérialiste qui s’est articulée à une époque où l’Italie faisait face au plus puissant mouvement de masse d’après-guerre en Europe occidentale, plaçant le pays dans une situation de guerre civile latente. L’exemple historique italien, au-delà des différences évidentes de contexte, ne peut que faire écho à ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins, à savoir le durcissement autoritaire des régimes « démocratiques », combiné, notamment en France, à une influence croissante de l’extrême-droite au sein même de l’appareil d’État (de la police en particulier).

Enfin, s’il est une leçon de cette séquence, c’est que le pouvoir, lorsqu’il s’estime menacé, ne recule devant aucun moyen pour écraser ses adversaires, conserver ses privilèges et servir ses intérêts.

  1. Comme il s’en vante lui-même dans un documentaire de la BBC en 1992 : « We did a lot in the field of security, especially on a European scale after the French evenements or the revolution of ’68. There was a real threat posed by subversive elements in Europe so I proposed we set up a permanent committee, a European committee. One which even Switzerland joined. Indeed this committee is even called the Berne Club… The club still exists and brings together the secret services of Europe together. Every time they meet because I was the founder they send a greeting to the godfather. That’s me. »
  2. « It seems to me certain, however, that agents of the CIA were among those who supplied the materials and who muddied the waters of the investigation. » The Guardian, 21/06/2001.
Partager