Quand le communisme rencontrait l'anti-colonialisme noir

Lamine Senghor (au centre), lors du meeting inaugural de la Ligue contre l'impérialisme à Bruxelles en 1927. Photo: Archives de l'IFAN, Dakar Sénégal

Après la fin de la Première Guerre Mondiale, le vétéran sénégalais Lamine Senghor a utilisé sa propre expérience d’ancien combattant pour dénoncer l’impérialisme français. Militant du PCF, il a tenté de combiner une politique de classe avec un anti-racisme conséquent – plaçant l’unité des peuples colonisés au centre du combat contre l’oppression et l’injustice.

Le soir du 11 février 1927, la grande silhouette décharnée de Lamine Senghor s’est élancée vers la tribune du meeting inaugural de la Ligue contre l’impérialisme. Cette ligue était l’une des principales tentatives du mouvement communiste de l’entre-deux-guerres pour forger un front anticolonial uni de nationalistes, de communistes et de socialistes, rassemblant les Européens blancs et les sujets coloniaux du monde entier. Cependant, comme d’autres initiatives de ce type, elle s’est avérée de courte durée.

Senghor était un vétéran sénégalais décoré de la Première Guerre mondiale, qui s’était fait connaître au milieu des années 1920 en tant que figure de proue du mouvement anticolonialiste naissant d’inspiration communiste en France. Dans son discours enthousiaste lors de la réunion de la Ligue à Bruxelles, il a dénoncé l’impérialisme comme une forme moderne d’esclavage et a appelé les travailleurs du monde entier à s’unir et à renverser l’ensemble du système capitaliste-impérialiste. Son appel pour un monde « sans esclaves » s’appliquait aussi bien aux exploités des colonies qu’à la classe ouvrière des nations industrielles.

Il a réservé un mépris particulier au traitement réservé par la France à ses soldats coloniaux pendant et après la guerre – un facteur central de sa propre radicalisation. Son opinion sur les souffrances endurées par les soldats coloniaux avait une autorité supplémentaire du fait de son propre statut d’« invalide de guerre » – cette autodescription qu’il utilisait généralement sur les documents publics officiels produits par les mouvements auxquels il appartenait. En avril 1917, son bataillon de tirailleurs sénégalais avait été gazé près de Verdun, et Senghor avait perdu l’un de ses poumons – une blessure dont il ne s’est jamais complètement remis.

Au dire de tous, le discours de Bruxelles a été accueilli avec enthousiasme par les délégués réunis au château d’Egmont. Sur de nombreuses photographies du Congrès, Senghor est clairement au centre de l’attention : d’autres délégués lui entourent les bras, de larges sourires sont gravés sur leurs visages. Il était l’une des vedettes du spectacle. Une photographie de Senghor de profil, le poing serré, debout sur un lutrin, a été reproduite dans les actes officiels et a servi à illustrer divers articles au cours des mois suivants, notamment dans les revues Crisis et The Survey (ce dernier rédigé par Roger Nash Baldwin, fondateur de l’ACLU).

Lamine Senghor semblait ainsi sur le point de devenir une figure de proue du mouvement anticolonial émergent. Dans d’autres circonstances temporelles, la photographie mise en scène de Bruxelles aurait pu atteindre le chic radical des portraits romantiques de Che Guevara ornant les murs de tant de dortoirs dans une période ultérieure. Mais Senghor mourut avant la fin de 1927, rattrapé par les terribles blessures qu’il avait subies pendant la guerre. Pourtant, son activité politique au cours de ses trois dernières années reste riche d’enseignements. Sa vie de militant illustre la manière complexe dont les questions de race, de classe et d’anticolonialisme se sont entremêlées à cette époque – un exemple éloquent des possibilités et des dangers de la coopération intercoloniale pour les groupes noirs dans l’entre-deux-guerres.

Quand le communisme rencontrait l'anti-colonialisme noir

Recrutés pour l’abattoir

Senghor a été porté à l’attention du public pour la première fois lorsqu’il a témoigné pour la défense dans un procès en diffamation centré sur la contribution des troupes africaines à l’effort de guerre français. En octobre 1924, un journal noir basé à Paris, Les Continents, avait publié un article dans lequel Blaise Diagne, député des Quatre Communes de la colonie française au Sénégal, était accusé par le célèbre romancier antillais français René Maran d’avoir reçu « une certaine commission pour chaque soldat recruté » afin de participer à la guerre. À la fin du conflit, Diagne avait été envoyé en Afrique de l’Ouest par le premier ministre Georges Clemenceau pour recruter de nouvelles troupes africaines. Le but à peine voilé de sa mission était d’essayer d’enfin mettre un terme à la guerre tout en limitant les pertes supplémentaires des soldats français blancs. Le succès de Diagne dans le recrutement de quatre-vingts mille soldats en fit un héros tant en France que dans les colonies africaines, où les habitants pouvaient à peine croire qu’un Africain noir était accueilli avec le faste et la cérémonie habituellement réservés aux dignitaires blancs. Mais au moment du procès en diffamation, un nombre croissant de voix de la gauche et de la communauté noire commençaient à remettre en question ce qu’elles percevaient comme la relation étroite de Diagne avec l’establishment colonial.

Les médias parisiens se sont réjouis de l’odeur de scandale qui se dégageait de l’affaire. Mais, plus important encore, le procès a placé la politique des populations coloniales noires de France au premier plan du débat public – en particulier, la question de la participation des troupes coloniales à l’effort de guerre. Le témoignage de Lamine Senghor devant le tribunal a présenté le fantassin colonial africain – le tirailleur sénégalais – comme un homme radicalisé par ses expériences qui allait désormais se consacrer à la dénonciation de l’injustice coloniale. Peu après le procès, Senghor écrivit :

Au lieu de tenter de prouver précisément combien le grand marchand d’esclaves [Diagne] recevait pour chaque Sénégalais qu’il recrutait, ils auraient dû faire venir devant lui tout un cortège de personnes aveuglées et mutilées pendant la guerre. . . Toutes ces victimes lui auraient craché au visage l’infamie de la mission qu’il avait entreprise.

Un refrain constant dans les discours et les écrits de Senghor était l’iniquité et la politique du deux poids deux mesures dans le traitement des vétérans des colonies, et en particulier de leurs pensions militaires. Comme il l’a déclaré dans son discours de Bruxelles :

Vous avez tous vu que, pendant la guerre, le plus grand nombre possible de Noirs ont été recrutés et conduits à l’abattoir… Les jeunes Noirs sont maintenant plus lucides. Nous savons et nous sommes profondément conscients que, lorsqu’on a besoin de nous, pour donner notre vie ou pour faire des travaux forcés, nous sommes français ; mais lorsqu’il s’agit de nous donner des droits, nous ne sommes plus français, nous sommes noirs.

La position de Senghor comme « invalide de guerre » a ouvert un espace dans la France des années 1920 où les idées radicales pouvaient être entendues. Un homme qui avait loyalement servi la France, sacrifiant sa santé, pouvait-il être aussi facilement écarté comme ennemi de l’État ?

Anti-colonialisme communiste

Senghor avait été pressé de comparaître comme témoin au procès par le comité de l’Union Intercoloniale (UIC), un groupe qu’il n’avait rejoint que récemment. Les archives coloniales révèlent, de manière ironique, qu’il avait été initialement poussé à se faire enregistrer comme membre de l’UIC par la police secrète du ministère des Colonies. Il semble qu’elle l’ait recruté comme informateur à la mi-1924, après que sa femme française blanche ait écrit au ministère pour demander une aide financière alors que l’état de santé de Senghor se détériorait. Pourtant, en quelques mois, ce stratagème s’est retourné de manière spectaculaire, les événements entourant le procès ayant précipité une véritable radicalisation de ses convictions politiques.

L’UIC était apparemment un groupe indépendant dirigé par et pour les représentants des peuples colonisés. En réalité, il était contrôlé par le Comité d’études coloniales du Parti communiste français (PCF), et a été lancé quelques mois après la scission historique de ce parti d’avec les socialistes au congrès de Tours à la fin de 1920. Nguyen ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, est la seule voix colonisée entendue dans les débats à Tours, et il deviendra l’un des membres les plus actifs de l’UIC à ses débuts. Pourtant, alors que l’UIC était conçue pour démontrer l’engagement du PCF dans le programme anticolonial de l’Internationale communiste, le soutien du PCF à l’UIC et à la cause anticoloniale était pour le moins incohérent. En 1923, un Nguyen ai Quoc frustré était parti pour Moscou et, du milieu à la fin des années 1920, l’UIC a commencé à se diviser en mouvements pour l’indépendance nationaux, régionaux et ethniques séparés, qui cherchaient souvent à maintenir le PCF à distance.

Néanmoins, à la fin de 1924, l’UIC essayait toujours d’élargir son appel à d’autres groupes colonisés en France, et la montée en puissance de Lamine Senghor a fourni une occasion de tendre la main à la communauté africaine subsaharienne en pleine expansion. Dans le même temps, le PCF tenait à ce que les dirigeants de l’UIC reçoivent tous une éducation politique « appropriée ». En 1925, le PCF a donc ouvert une « École coloniale » pour sa bande croissante de militants colonisés de l’UIC, destinée à améliorer leur connaissance de l’idéologie marxiste. Très peu de militants assistent aux cours et l’« école » ferme ses portes au bout de quelques mois, mais alors que ses portes sont ouvertes, Senghor en est l’un des étudiants les plus assidus. Ses écrits pour le journal de l’UIC Le Paria portent la marque de cette formation idéologique.

La campagne de 1924-25 contre la guerre coloniale française dans les montagnes du Rif au Maroc est l’occasion pour Senghor d’affiner ses célèbres talents d’orateur. Cette expérience éphémère mais fascinante – dans laquelle les membres de l’UIC ont joué un rôle central – a vu le communisme français tenter enfin de prouver ses références internationalistes et anticoloniales à un Komintern de plus en plus impatient, qui a régulièrement reproché au PCF de ne pas s’attaquer à l’impérialisme français. Des universitaires ont fait valoir à juste titre que la hiérarchie du PCF n’était pas pleinement engagée dans la campagne du Rif, qu’elle percevait largement comme une forme de politique gestuelle susceptible d’apaiser le Komintern. Il y avait cependant des personnes importantes au sein de la campagne – notamment Jacques Doriot, chef de la Commission coloniale du PCF, et Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef du journal du PCF L’Humanité – qui semblaient engagés dans la cause anticoloniale.

De même, il serait trompeur de suggérer que la campagne n’intéressait que quelques figures de la hiérarchie du PCF. Car le message selon lequel la lutte des colonisés est aussi celle du prolétariat pouvait rallier un nombre important de personnes au sein du vaste mouvement ouvrier. Les socialistes français et la Ligue des droits de l’homme se sont souvent exprimés sur des questions liées au racisme et à la nécessité de « réformer » le système colonial, mais ils n’offraient pas le même espace politique que celui que le PCF ouvrait ici, même si ce n’était que temporairement, pour une cause explicitement anticoloniale. Deux meetings communistes au Luna Park en banlieue parisienne, en mai et novembre 1925, ont attiré des foules de plus de quinze mille personnes, tandis qu’en août de la même année, soixante mille personnes ont assisté à un énorme rassemblement anti-guerre à Clichy, en banlieue parisienne, au cours duquel Senghor est apparu.

Le rassemblement de Clichy illustre cependant avec force les limites de la vision du PCF de son « partenariat » avec les sujets colonisés de l’UIC. Marcel Cachin et d’autres membres de la hiérarchie du PCF se sont adressés à la foule, mais Lamine Senghor ou d’autres membres de l’UIC n’ont pas pris la parole. Comme le rapporte L’Humanité, Senghor s’est présenté devant la foule massée, bras dessus bras dessous avec un « Arabe » non nommé, dans une chorégraphie d’unité interraciale d’inspiration communiste. Mais le symbolisme de la scène n’était que trop apparent : bien que Senghor et l’UIC pouvaient jouer un rôle utile dans le théâtre politique de la campagne, les maîtres d’œuvre restaient les dirigeants français blancs du PCF.

Parmi les personnalités du PCF qui semblaient les plus engagées dans la cause anticoloniale, il convient de noter tout particulièrement la contribution de Paul Vaillant-Couturier et du romancier Henri Barbusse, qui prononcera plus tard le discours d’ouverture du Congrès de la Ligue contre l’impérialisme à Bruxelles. Les deux hommes avaient combattu pendant la Première Guerre mondiale et avaient gravité vers le communisme par l’intermédiaire de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC), une organisation d’anciens combattants virulemment anti-guerre. Il est possible, bien que non prouvé, que Senghor ait pu rencontrer ces membres éminents du PCF par l’intermédiaire de l’ARAC ; à tout le moins, il semble clair que leur expérience commune en tant qu’anciens combattants a créé un lien entre eux.

Après avoir loyalement servi le PCF et l’UIC tout au long de la campagne du Rif, Senghor, progressivement, en a eu assez de l’espace limité que le mouvement communiste consacrait aux questions noires en général ainsi qu’à son propre statut de marginalisé. Il ne pouvait accepter indéfiniment le rôle muet qu’on lui confiait ou d’être réduit à la tâche de délivrer le « salut fraternel » à ses frères noirs lors des rassemblements du PCF. Apparemment, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase s’est produite lorsque le PCF a été invité à envoyer deux représentants au Congrès des travailleurs noirs de Chicago en octobre 1925. Ils ont choisi Senghor et l’avocat antillais Max Bloncourt mais, à la dernière minute, les ont informés qu’ils devraient payer le voyage de leur poche. Lorsque Senghor s’y opposa, on lui suggéra soit de se faire embaucher comme navigateur, soit de s’embarquer clandestinement pour les États-Unis : il refusa. Senghor décida que pour promouvoir les intérêts des Noirs, il était nécessaire de créer des organisations noires indépendantes, et au début de 1926, avec la création du Comité pour la défense de la race nègre (CDRN), c’est exactement ce qu’il fit.

Quand le communisme rencontrait l'anti-colonialisme noir

Indépendance noire ?

La décision de Senghor de quitter l’UIC semble affirmer la primauté de la race sur la classe. Cependant, comme pour une grande partie de la carrière militante de Senghor, les apparences pouvaient être trompeuses, avec des motifs authentiques et potentiellement contradictoires cachés dans un enchevêtrement de tendances idéologiques, de relations personnelles, de sentiments instinctifs et de tactiques politiques astucieuses. Les tensions entre Senghor et le PCF étaient très réelles, mais il y a aussi de nombreuses raisons de croire que toute rupture avec ses alliés communistes était largement stratégique : parmi celles-ci, il faut noter que Senghor a annoncé la création de son nouveau mouvement dans un article intitulé « Le réveil des Nègres » (avec ses échos conscients mais non avoués du discours de Marcus Garvey) dans Le Paria en avril 1926. Il est difficile d’imaginer l’UIC et ses dirigeants communistes permettre une déclaration d’indépendance noire dans l’une de leurs propres publications pour des raisons autres que stratégiques : après tout, le PCF du milieu des années 1920 n’était pas réputé pour sa tolérance à l’égard des voix internes dissidentes.

Après la création du CDRN au début de 1926, Senghor a sillonné la France dans le cadre d’une campagne de recrutement réussie visant à rassembler les membres de collectifs noirs émergents, souvent construits sur une base ethnique ou régionale, en un seul mouvement noir. En visitant les villes portuaires de Marseille, Bordeaux, Le Havre, et la grande base militaire coloniale de Fréjus (où les officiers africains en formation étaient une cible privilégiée de sa propagande), il avait, à la fin de 1926, recruté – selon les estimations de la police – près de neuf cents membres, parmi une population noire qui comptait alors moins de vingt mille personnes.

La rencontre avec Claude McKay, l’une des figures les plus rebelles de la Renaissance de Harlem, à Marseille lors de sa tournée de recrutement, est révélatrice de l’influence de Senghor. Alors que divers commentateurs rejetaient Senghor en tant que communiste pur et dur, McKay a immédiatement reconnu la nature hybride de sa politique, la tentative complexe et tenace de marier la pensée de gauche et le radicalisme noir : « C’était un Sénégalais grand, mince et intelligent et ses idées étaient un mélange de nationalisme africain et de communisme international », a écrit McKay dans ses mémoires, A Long Way from Home.

Pour sa part, le CDRN était une vaste église dans laquelle Senghor cherchait à rassembler à la fois les membres politiquement modérés et plus radicaux de la communauté noire en France tout en touchant également des sujets dans les colonies, principalement par la diffusion du journal du mouvement (généralement envoyé à l’étranger en petits paquets via des marins sympathisants). Il utilisait le langage de la tradition humanitaire et abolitionniste de la France, mélangé au langage de la fierté noire rendu populaire par Marcus Garvey.

Au début de 1927, cependant, la large coalition qui s’était formée au sein du CDRN commençait déjà à se fragmenter. Le premier numéro de son journal, La Voix des Nègres, proclamait l’unité fièrement et avec insistance. Mais le CDRN était en fait au milieu d’un schisme long et prolongé qui allait conduire quelques mois plus tard à sa dissolution, Senghor et ses compagnons radicaux désertant en masse pour créer la Ligue de défense de la race nègre (LDRN). La scission de l’organisation était le résultat de questions personnelles, politiques et culturelles complexes, mais il semble qu’elle ait surtout divisé la CDRN sur le plan idéologique, les membres les plus assimilationnistes restant au sein d’un CDRN croupion et les membres plus radicaux, de tendance communiste, partant pour la LDRN (cela semble en partie être le résultat des manœuvres du PCF pour creuser un fossé entre ces deux camps).

Si, dans son discours de Bruxelles, Senghor avait parlé du colonialisme comme d’une forme moderne d’esclavage, il a de nouveau exploré ce thème dans son unique livre, La Violation d’un pays, publié en juin 1927 (dont la préface était signée par Vaillant-Couturier). Ce petit volume polémique relate l’histoire sanglante de l’esclavage et du colonialisme, dans un style profondément hybride qui mélange la fable avec une approche hautement didactique, en utilisant le langage politique du communisme révolutionnaire : le texte est également accompagné de cinq dessins aux traits simples destinés à renforcer le message politique. Il se conclut sur le renversement du régime colonial par une révolution mondiale qui libère non seulement les colonies mais aussi le centre métropolitain du joug de l’impérialisme capitaliste. La résolution de l’histoire de Senghor agit comme une forme de réalisation d’un souhait idéologique, la « performance » d’un anticolonialisme international qui imagine le renversement de l’empire par une alliance entre les colonisés « là-bas » et les travailleurs « ici » (comme Jean-Paul Sartre l’écrira des décennies plus tard dans Colonialisme et néocolonialisme). Quelques semaines après sa publication, Senghor voit sa santé vaciller et décède, alors que la LDRN est dans la tourmente, en proie à des disputes financières et politiques.

Se souvenir de Senghor

Comment donc se souvenir de Lamine Senghor ? Il serait trompeur de prétendre qu’il est un théoricien politique. Il était plutôt un brillant communicateur d’idées, poussé par l’indignation morale face aux injustices de l’impérialisme capitaliste. En termes politiques, il a passé la période de 1924 à 1927 à explorer plusieurs manières de rallier différentes forces contre l’empire, tout en reconnaissant la spécificité de l’oppression raciale subie par les Noirs.

La trajectoire politique de personnalités anticoloniales telles que Senghor est souvent présentée comme un mouvement du nationalisme vers le communisme ou, plus généralement, comme une reconnaissance du fait que le communisme n’avait pas de place pour l’expérience noire. Pourtant, contrairement à des personnalités comme George Padmore ou Aimé Césaire, Senghor n’a pas été obligé de faire un choix entre panafricanisme et communisme. L’expérience de son successeur à la tête de la LDRN, Tiemoko Garan Kouyaté, constamment en conflit avec la hiérarchie du PCF au cours de la décennie suivante, nous avertit que Senghor pourrait bien avoir lutté pour maintenir une affiliation à la fois au communisme et à l’internationalisme noir. Tout au long de sa brève carrière de militant, Senghor a cru que ces deux idéologies pouvaient se compléter dans la quête de la libération des Noirs.

En effet, la façon la plus productive de voir toute la carrière de Senghor en tant que militant est peut-être celle d’un exercice d’équilibre dans lequel il a oscillé entre radicalisme et réformisme, communisme et internationalisme noir. Il a constamment laissé ses amis et ses ennemis deviner ses véritables motivations et allégeances, tout en cherchant à élaborer un discours politique dans lequel la race et la classe sociale auraient le même poids.

Par David Murphy (traduit du site Jacobin)

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