Fête à la fac de Tolbiac occupée

En écho au manifeste du Collectif Inter-Fac Autonome, que nous avions publié sur ACTA, le texte ci-dessous propose un bilan du mouvement étudiant qui a rythmé le printemps 2018, à travers ses différentes pratiques : assemblées, blocages, occupations, manifestations, tentatives de connexion avec d’autres secteurs en lutte. Il s’agit d’en pointer aussi bien les richesses que les limites, afin d’esquisser des perspectives concrètes pour l’avenir.

À la suite du mouvement contre la loi travail de 2016, puis de la lutte contre les violences policières et la mascarade électorale, l’année 2018 a été marquée par l’originalité de la contestation unifiant plusieurs secteurs sociaux contre la politique d’Emmanuel Macron. Cheminots, étudiants, hospitaliers, lycéens, enseignants, s’opposèrent à des réformes à la fois spécifiques et inscrites dans une même dynamique de privatisation du service public et de mise en concurrence des individus. Dynamique qui résulte de la gouvernance néo-libérale enclenchée au début des années 1980 et qu’En Marche accélère, écrasant les restes de l’État providence et des conquêtes sociales obtenues par le mouvement ouvrier du siècle dernier.

Ces dernières années, les mouvements sociaux s’exprimaient presque uniquement par la manifestation, le blocage et l’émeute. Les occupations étudiantes n’étaient que de courtes durées, étroites et localisées. Le manque d’espaces pour se retrouver et s’organiser se faisait sentir. À l’inverse, les mouvements lycéens, notamment à Paris sous l’impulsion du Mouvement Inter Luttes Indépendant, étaient réguliers et offensifs. Les blocus et les manifestations s’enchaînaient, contribuant à ré-actualiser des pratiques, telles que l’action directe contre des symboles du capitalisme, l’affrontement avec la police ou la floraison de tags inventifs, et à poser la manifestation comme le premier espace de socialisation politique. La politique était ramenée sur terre, loin des hautes sphères et des classes dominantes. Du vaste mouvement contre la Loi travail à 2018, deux années sont passées et une partie des lycéens mobilisés contre la loi travail s’est retrouvée éparpillée dans différentes facultés. Il n’y a alors rien d’étonnant à ce que la faible activité politique estudiantine ait été comblée par une arrivée conséquente de lycéens ayant goûté aux joies de la grève.

Il est important de revenir sur le mouvement étudiant de l’année 2018, plus précisément sur l’éclosion de nombreuses occupations de faculté, que les étudiants ont surnommées des « communes libres », pour dégager les éléments positifs et dresser des perspectives critiques pour l’avenir.

Assemblée

La plupart des mouvements étudiants débutent par l’appel à des assemblées générales et une activité politique pour y amener des personnes extérieures au milieu militant. Bien trop souvent, ces assemblées reflètent les luttes entre différentes tendances politiques, où l’opposition entre la gauche extra-parlementaire et la gauche institutionnelle accapare les sujets de discussion, complexifiant la compréhension pour des non-militants. D’autant plus que sous les grands labels type NPA ou « totos », il y a une multitude d’options politiques que les militants rechignent trop souvent à présenter honnêtement par opportunisme ou par manque de travail politique. L’assemblée se construit comme une vitrine trouble des offres possibles, alors qu’elle devrait être un espace de compréhension des différentes perceptions et de discussions d’ordre tactique. Les militants de la gauche extra-parlementaire se trouvent face à plusieurs possibilités : prendre part aux luttes internes à l’assemblée, en quelque sorte pour y occuper une position dominante, ou la congédier en dénonçant les prises de pouvoir des organisations syndicales / partidaires, voire – pour les tendances les plus radicales – en critiquer le simulacre démocratique.

Ces positions sont problématiques à divers niveaux. D’abord, critiquer les assemblées ne signifie pas faire l’économie de s’y investir. Au contraire, la critique des assemblées doit s’accompagner d’un investissement en leur sein pour renforcer le contrôle des étudiants, et non uniquement des militants, sur la mobilisation. Par ailleurs, le spontanéisme réduit l’assemblée à un pur espace décisionnel pour les manifestations à venir. Bien que cela soit nécessaire, les AG doivent surtout permettre d’ouvrir et de discuter des questions centrales pour la construction d’un mouvement d’où se dégagent des potentialités émancipatrices.

Au-delà des positions réformistes ou des postures radicales, une troisième possibilité existe. Celle de développer des comités autonomes dans les facultés et les lycées, pour contre-balancer les hégémonies en place et porter un discours qui valorise l’organisation collective sur le long terme. Il est nécessaire que ces comités ne soient pas éphémères, circonscrits au temps du mouvement, et qu’ils participent à la construction d’une contre-hégémonie à l’intérieur de l’institution. Pour cela, les comités doivent être capables d’aider les étudiants face à l’administration (ou les rediriger vers d’autres collectifs spécialisés), de proposer des événements contre-culturels réguliers, de participer aux actions menées à l’intérieur comme à l’extérieur des écoles et de développer une ligne non-sectaire. Pour ce faire, la distinction doit résider dans la capacité à ne pas s’auto-marginaliser, en créant une identité politique détachée des stéréotypes anarchisants ou marxisants et en étant toujours à l’écoute des problèmes des étudiants. Problèmes qu’il s’agira de traiter en se dégageant d’une simple aide formelle ou d’une critique totale de l’université, pour se diriger vers une activité où la diffusion culturelle, l’entraide et la critique s’entremêlent constamment. Cela implique notamment deux choses. D’une part un travail de liaison avec les organisations autonomes pérennes et les secteurs en lutte. D’autre part, un travail de transmission et de formation, qui permette à ces comités de ne pas s’écrouler lors du reflux d’un mouvement ou suite au départ d’une génération militante.

Occuper, bloquer, manifester : retour sur le printemps étudiant 2018

Blocage

La pratique du blocage peut se décider en assemblée ou précéder celle-ci. Tout dépend des situations locales et des forces militantes disponibles. Bien souvent, le blocage est considéré comme une opération tactique pour bloquer la production et attirer un maximum d’étudiants ou d’employés en assemblée, mais il peut aussi découler de cette dernière et avoir un rôle assez similaire. Les discussions tournent donc autour du moment adéquat pour bloquer la circulation interne à l’institution, la faire dysfonctionner et poser les bases nécessaires à son investissement sous une forme différente.

Ainsi, la perturbation de la temporalité qui règne à la faculté peut permettre de libérer le temps nécessaire pour se mobiliser contre un projet de loi, mais considérer le blocage sous cet unique aspect est trop réducteur. Certains l’ont déjà compris et s’en servent pour immédiatement proposer diverses activités : tables de presse, barbecue, musique, etc. Ces aspects peuvent apparaître comme secondaires, mais ils contribuent à faire de ce moment un événement, où les rencontres et les discussions sont facilitées, tout en favorisant les étudiants réfractaires à rester sur place et à changer leurs manières d’appréhender la mobilisation. Le blocage doit permettre de convaincre, car on ne le fait pas uniquement pour nous, mais aussi et surtout pour les autres.

Occupation

Le mouvement contre la réforme de l’entrée à l’université a vu se multiplier les occupations de facultés dans tout le pays, dont la plus médiatisée, et sûrement la plus conséquente, fut l’occupation de Tolbiac. Renommées « communes libres », ces occupations souhaitaient s’inscrire dans la tradition révolutionnaire du 19e siècle et les étudiants exprimaient leur volonté d’échapper aux captures institutionnelles, tout en expérimentant dès à présent une autre manière de vivre et de produire – en l’occurrence du savoir. Bien qu’ayant permis d’opérer un saut qualitatif, de nombreuses limites ont également contribué à donner des arguments aux adversaires du mouvement et favorisé la répression policière organisée par le gouvernement, la droite et la bourgeoisie.

Le premier souci tient à la mauvaise gestion de l’alternance entre moments organisationnels et moments festifs. Les deux niveaux doivent être pensés ensemble et ne pas reproduire une séparation entre deux populations qui ne se croisent que rarement. Comment expliquer que l’occupation de Tolbiac soit devenue un espace où davantage de gens s’y retrouvaient le soir pour faire la fête que pour s’organiser contre une réforme ? Alors qu’à l’inverse, dans d’autres occupations, les règles collectives étaient trop rigides. Bien que la gauche extra-parlementaire rechigne généralement à poser des règles collectives, un équilibre reste à trouver pour limiter les potentiels problèmes liés à la permanence des soirées où l’alcool et la drogue occupent à leur tour l’occupation. Poser des règles collectives, internes à l’occupation, permettrait d’investir de l’énergie ailleurs et d’anticiper des conflits largement évitables. Occuper un espace n’est pas une mince affaire et n’ayons pas peur de dire que l’autogestion n’est possible qu’en appliquant certains principes collectifs.

L’occupation doit donc être conçue comme un espace d’organisation politique et éviter d’être refermée sur elle-même. Il faut constamment se demander à quoi sert l’occupation pour augmenter le niveau de conflictualité. Qu’est-ce qu’elle nous permet de faire d’autre que la fête ? En ce sens, les cours alternatifs peuvent être une hypothèse, mais reproduisent d’une certaine manière les normes universitaires. Il faudrait davantage questionner la production du savoir et sa distribution, en essayant d’élaborer des discussions peut-être plus courtes et plus ouvertes sur l’actualité, que de chaque discussion puisse découler un savoir opérant dans la mobilisation.

Le dernier élément résulte de l’image que l’on souhaite dégager, que ce soit à l’intérieur de l’occupation ou vers l’extérieur. La propreté de l’occupation peut apparaître comme un sujet secondaire. L’évocation même du sujet peut sembler une manière de prêter le flanc aux attaques de nos ennemis, mais cela nous enfermerait dans une position de rejet et évacuerait trop facilement la problématique. En effet, une personne lambda qui rentre dans une occupation remarquera immédiatement l’état du lieu. On a tendance à minimiser cet élément, alors qu’il est déterminant, dans la mesure où notre regard se braque sur le décor. Cela ne veut pas dire qu’il faut devenir maniaque ou ne plus taguer, mais sans doute investir davantage le nettoyage du lieu, que ce soit les toilettes ou les amphithéâtres, valoriser les fresques collectives pour narrer au présent l’histoire des luttes, telles qu’on en trouve sur les murs en Irlande du Nord ou au Pays Basque et circonscrire des espaces d’expression libre. Une occupation doit être désirable si elle souhaite contribuer à une victoire politique.

Occuper, bloquer, manifester : retour sur le printemps étudiant 2018

Manifestation

Le cycle infernal manifestation – répression – solidarité n’a de cesse de se répéter et de nous placer dans une position « réactive ». Tandis que cette négativité pourrait être dirigée vers des cibles bien précises. La capacité des comités autonomes pourrait être de porter un discours sur la nature des opérateurs de la domination, pour que les actions soient communes au plus grand nombre et contribuent à élargir la mobilisation. Par ailleurs, favoriser l’articulation entre manifestations calmes et plus tendues permet à des personnes non-préparées d’y prendre part et de gagner progressivement en confiance, afin que de plus en plus de gens continuent de venir, et surtout, de revenir, en manifestation. Autrement dit, il faudrait questionner et appliquer une vraie logique d’autodéfense, en se gardant de sombrer dans la caricature des services d’ordre syndicaux, et penser les phases offensives comme relevant d’un choix et non d’une obligation qui résulterait d’une incapacité à agir ailleurs.

Les occupations doivent également servir pour réfléchir l’intervention étudiante à l’intérieur des cortèges. Casser la spécialisation propre à des groupes déjà formés, rompre avec la seule logique du Black Bloc, pour y intégrer une dimension où l’organisation collective n’est plus seulement groupusculaire ou spontanée. Pour cela, différents mouvements étudiants à travers le monde ont su apporter de la créativité. En 2012, la jeunesse italienne avait conçu des boucliers en forme de livre, ce qui permettait de diffuser un message et d’être en mesure de faire face aux charges policières – combattre les mensonges médiatiques et le bras armé de l’État. En 2016, le Mouvement Inter Luttes Indépendant distribuait du matériel dans les cortèges lycéens, ce qui permettait aux manifestants de se masquer et de se protéger de la police : l’inclusivité pratique. Enfin, la libération du temps doit permettre de contribuer à favoriser la diffusion de pratiques, offensives ou non, leur mise en place effective et l’apprentissage collectif des moyens d’auto-défense. D’une part, pour rompre avec la spécialisation guerrière. D’autre part, pour déconstruire les discours policiers à l’égard du black bloc.

Occuper, bloquer, manifester : retour sur le printemps étudiant 2018

Jonction

Les liens avec les autres secteurs en lutte se sont orientés autour d’un soutien financier, rendu possible par l’organisation de soirées et de caisses de grève, et d’une entraide autour d’actions de blocage ou dans le cortège de tête. L’investissement de ce dernier par des travailleurs n’est pas nouveau en soi, mais le fait de s’afficher comme tels démontre que le cortège de tête décloisonne, tout en permettant de recomposer constamment sa composition sociale. Les actions de blocage économique ont amené différents secteurs sociaux à coopérer pour faire mal au portefeuille des capitalistes. Certaines alliances ont perduré, voire se sont intensifiées, à l’image des actions communes entre syndicalistes de la CGT, gilets jaunes et militants autonomes proches de la Plateforme d’enquêtes militantes. Il s’agit dorénavant de se dire qu’à la prochaine occupation, les discussions pourraient, ou plutôt devraient, s’orienter vers ce que signifie cette recomposition sociale et les pratiques qui vont avec, pour favoriser et multiplier les blocages économiques.

Pour autant, une frontière a persisté continuellement entre le mouvement étudiant et les cheminots en lutte. Cette frontière n’est pas anodine et ne repose pas uniquement autour des seules conditions sociales objectives. Elle découle également de contraintes spécifiques et de manières différentes de s’organiser, le mouvement étudiant étant généralement plus éclaté que le mouvement ouvrier. Ainsi, il apparaît qu’un effort, du moins pour les militants expérimentés, doit être déployé pour que ces liens soient rendus possibles et se solidifient. De cette manière, les occupations pourraient devenir des espaces de décloisonnement, à l’image de la circulation des pratiques à l’intérieur du cortège de tête, où la circulation des savoirs ferait émerger des stratégies communes et ouvrirait un vaste éventail de possibilités.

Conclusion

Pour nous, l’autonomie n’est pas une insulte désignant ceux et celles qui, prétendument, refuseraient l’organisation. Au contraire, notre conception de l’autonomie est liée à l’hypothèse d’une nouvelle forme d’organisation – en construction permanente, que ce soit sur nos lieux d’étude, de travail ou de vie – dans le but de nous confronter collectivement, au-delà de nos seuls cercles affinitaires, aux différentes instances de la domination sociale. Par conséquent, se dégager de la seule temporalité de mouvement et de l’immédiateté de l’action doit permettre de ré-orienter nos pratiques vers une inscription quotidienne, dans et contre la métropole, dans et contre les institutions du contrôle social : marquer une présence par des activités publiques et culturelles, créer des liens solides avec différents secteurs sociaux et de longue durée avec les étudiants, participer aux assemblées avec des propositions nouvelles et concrètes politiser des questions qui ne l’étaient pas, renouveler nos identités et langages politiques pour fracturer les murs du ghetto militant.

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