« Vivre dignement et par tous les moyens nécessaires »

Le 1er mai dernier, nous avions publié la version anglaise d’un e-book regroupant les contributions d’un réseau transnational de collectifs militants pratiquant l’enquête : ACTA, la Plateforme d’Enquêtes Militantes, Anker-Mag, Into the Black Box, Officina Primo Maggio, Notes from Below et Invisíveis Goiânia. Composé de plusieurs textes sur la situation en France, Italie, Belgique, Angleterre, USA et Brésil, ce recueil montrait l’évolution des luttes liées à la crise pandémique globale du Covid-19. La version française est désormais consultable ici. Ci-dessous, nous vous proposons le texte de notre contribution, en tant qu’ACTA, à ce projet.

Emmanuel Macron l’a exprimé haut et fort tout au long de sa deuxième allocution présidentielle, lundi 16 mars : « nous sommes en guerre ! ». Une exclamation répétée six fois en vingt minutes. Une guerre sanitaire, d’abord, contre un ennemi invisible et insaisissable, qui avance chaque jour en conquérant de nouveaux territoires et en s’infiltrant toujours plus dans les espaces sociaux et géographiques déjà envahis. Une guerre insidieuse et difficile donc, qui nécessite la mobilisation totale de l’appareil d’État, lequel – au vu du fardeau de la tache – doit pouvoir être mis dans les meilleurs conditions d’agir, outrepassant en l’occurrence le cadre parlementaire classique. Une guerre, ensuite, qui pour être menée à bien doit bénéficier de l’appui inconditionnel des enfants de la patrie, seule garantie de l’unité nationale sans laquelle les efforts de guerre risquent d’être vains. « L’État paiera ! », nous a indiqué, solennel, le chef de la République. À nous de faire en sorte que sa promesse fumeuse se transforme en mot d’ordre politique. Et si l’événement pandémique représente certes une rupture majeure dans la conjoncture actuelle, la séquence inaugurée par la mobilisation contre la Loi Travail en 2016, prolongée par les Gilets Jaunes en 2018-19 et par la grève contre la Réforme des retraites en 2019-20 définit tout de même un champ de bataille parmi les plus conflictuels au monde.

Dénoncer la répression

Dès la guerre d’Algérie – fondation constituante de la Vème République – la plupart des crises profondes qui ont secoué la France ont été affrontées à travers l’institution de l’état d’urgence. À l’exception de Mai 68, chaque fois que les équilibres politiques ont été mis en danger par des soulèvements populaires, les gouvernements en place ont fait appel à la suspension temporaire du cadre légal en vigueur. La généalogie coloniale du dispositif juridique est connue. Et son instauration répétée au cours de l’histoire récente en est la confirmation la plus flagrante : trois fois dans les « Outre-mer » tout au long des années 1980, pendant plusieurs semaines à l’automne 2005 sur l’ensemble du territoire métropolitain pour contrer les émeutes de banlieues, et de façon ininterrompue entre 2015 et 2017 suite aux attentats terroristes. Depuis 2017 les principales prérogatives régaliennes de la souveraineté d’exception garantie par l’état d’urgence ont été incorporées au droit commun, renforçant le pouvoir décisionnaire de l’exécutif et les marges de manœuvre des principaux organismes judiciaires et policiers de l’appareil d’État. Le tournant autoritaire à l’œuvre dans maintes démocraties occidentales trouve ainsi en France un lieu de cristallisation particulièrement visible. Et la crise du coronavirus n’a bien évidemment fait qu’accentuer ces tendances déjà fortement déchaînées – la Loi d’urgence sanitaire s’inspirant explicitement des normes d’exception.

Toutefois, comme cela est toujours le cas, l’application concrète du dispositif n’est pas abstraitement uniforme, elle se module de manière différenciée en fonction des espaces socio-géographiques et des appartenances de classe et de race. À ce propos, les territoires colonisés, les quartiers populaires, les prisons, les centres de rétention administrative (CRA), les foyers d’immigrés et les établissements sociaux et médico-sociaux offrent une clé d’accès privilégiée pour scruter et dénoncer les abus, les violences et les injustices perpétrés par les instances militaires, policières, carcérales et judiciaires. Comme nous l’avons mis en lumière dans le premier rapport de l’observatoire de l’état d’urgence sanitaire que nous avons lancé avec d’autres collectifs français, la crise en cours a fourni l’occasion d’un raffermissement des logiques sécuritaires, des pratiques de contrôle et de disciplinarisation. Si les zones riches et les centres-villes ont fait principalement l’objet d’une gouvernance pastorale de la part des forces de l’ordre et des médias dominants, c’est dans les territoires colonisés, dans les quartiers populaires et dans les lieux de renferment que l’arsenal répressif de « la main droite » de l’État a été pleinement déployé :

Au déploiement de cent mille membres des forces de « l’ordre » (gendarmes, police, militaires), à l’élargissement des prérogatives de certains corps comme la police municipale, les gardes champêtres, les agents de la mairie de Paris ou de la préfecture de police, à la prolifération des drones et des caméras de surveillance, s’ajoute la nécessité pour l’État autoritaire de garder un espace-temps ultra-confiné, sur-enfermé, où les privations de liberté augmentent à mesure qu’elles se normalisent dans les autres espaces-temps publics.1

Cette différence de traitement dans l’espace public reflète les différentes conditions matérielles de vie et de travail qui structurent nos sociétés. Ce sont en effet les classes subalternes qui ont été massivement obligées de se rendre au travail, au détriment de la sauvegarde – dans la plupart des cas – de leur santé. Et ce sont toujours les couches inférieures de l’échelle sociale qui se sont trouvées non seulement davantage exposées à la menace mortelle du virus, mais qui sont aussi en train de subir le plus durement les effets délétères de l’emboîtement des crises que le Covid-19 a enclenchées.

Enquêter sur l’exploitation

La crise actuelle, qui articule de multiples dimensions (sanitaire, économique, sociale et écologique) de manière inédite, frappe en France après une longue période de fort conflit social contre les politiques gouvernementales néolibérales. De plus, en soulignant l’interdépendance des sphères de la production et de la reproduction – ou, plus précisément, les contradictions entre le mode de production capitaliste (de la valeur) et la reproduction sociale (du travail) – la pandémie met en évidence la question de la reproduction sociale comme un champ de bataille majeur entre le travail et le capital, déjà mis en lumière par le mouvement des Gilet Jaunes et le mouvement contre la réforme des retraites.

En région parisienne, la pandémie rend encore plus criantes les inégalités sociales et leur stratification territoriale au sein de la métropole. Alors que l’on estime qu’environ 17% des Parisiens ont fui le confinement dans une résidence secondaire au tout début de la crise, le département de Seine-Saint-Denis (93), le plus pauvre de France, est celui qui enregistre le taux de mortalité le plus élevé (une hausse de 63% contre à peine 32% à Paris intra muros début avril). Comment expliquer cet écart ? Il est vrai que les conditions de logement et le manque de ressources des hôpitaux jouent un rôle central, mais il ne faut pas oublier que ce sont aussi ces territoires qui fournissent une grosse partie de la main-d’œuvre employée dans les secteurs « essentiels » dont l’activité n’a pas cessé pendant la période de confinement : éboueurs, ouvriers et ouvrières de la logistique et du ménage, transporteurs et soignants… Ceux qui étaient « en première ligne » dans la rue contre les politiques de Macron lors des derniers mouvements sociaux, sont maintenant largement les mêmes qui maintiennent l’économie active – et assurent la reproduction sociale – en période de pandémie.

La crise rend donc non seulement les effets des politiques néolibérales plus visibles, mais elle produit également une expérience de masse potentiellement unificatrice : elle intensifie la polarisation sociale, rend les intérêts de classe plus explicites, renforce l’imaginaire qui oppose « eux » et « nous », ce qui était déjà souligné par le mouvement des Gilets jaunes. Elle ouvre la voie à la montée de formes renouvelées d’initiatives politiques ancrées dans des expériences concrètes de solidarité de classe (déployées sur les lieux de travail ou dans les quartiers populaires) qui constituent un champ stratégique de recherche et d’action militante.

Mais la pandémie est aussi une opportunité pour Macron de poursuivre par de nouveaux moyens des politiques qui se heurtaient à une opposition sociale très tenace et durable. La crise actuelle risque de devenir un laboratoire d’expérimentation de dispositifs et de mesures justifiés par le cadre de l’urgence sanitaire (l’allongement du temps de travail légal en premier lieu, mais aussi la systématisation de l’utilisation des technologies de l’information afin de contrôler la mobilité de la main-d’œuvre à grande échelle). Elle ouvre des nouveaux possibles dans la restructuration des relations de travail, légitimée par des appels à « l’unité nationale » en vue de la « reconstruction ». Car de toute évidence l’objectif, à moyen-long terme, sera de faire payer les coûts de cette crise aux classes ouvrières et moyennes, comme cela a été le cas pour la crise financière de 2008. Les orientations de cette restructuration à long terme constituent un autre champ d’investigation stratégique. Derrière le consensus officiel de l’union sacrée, le mécontentement social et différentes formes d’insubordination commencent à s’exprimer dans plusieurs secteurs (transports publics, hôpitaux et maisons de retraite, logistique, éducation, supermarchés…) par la voix de travailleurs inquiets du manque de sécurité et de mesures sanitaires. Cette contradiction entre production et reproduction, entre les profits et la vie, se révélera de façon dramatique au moment du déconfinement. Afin d’anticiper les conflits à venir, nous devons donc concentrer notre attention sur les espaces où des résistances se sont déjà manifestées contre l’appel du gouvernement à la mobilisation générale et au « sacrifice » au nom d’une « guerre nationale contre le virus ».

Partisans dans la métropole

L’un des éléments les plus frappants de la situation en France tient à la focalisation sur le jour d’après. Des franges les plus radicales de l’autonomie à la France insoumise, de l’extrême-gauche trotskiste aux Verts convertis à la raison néolibérale, c’est comme si on s’était passé le mot, écoutons l’État, critiquons-le au mieux, et on verra après. S’il y a quelque chose de saisissant à contempler les théoriciens de la crise comme mode de gouvernement reporter au lendemain l’intervention politique, cela traduit néanmoins l’incapacité du Mouvement, et des luttes quasi-ininterrompues depuis 2016, à s’adapter aux changements soudains de conjonctures et ajuster leurs pratiques en conséquence. Sans rien dire des humiliantes tentatives de manifestations en ligne, on ne peut que rappeler aux nôtres que le futur, comme le Coronavirus, a commencé il y a bien longtemps, et que l’on ne saurait remettre à des jours meilleurs l’élaboration d’un monde moins meurtrier.

Contre cela, l’appel à l’organisation de brigades d’autodéfense sanitaire populaires émanant de Milan a constitué une hypothèse désirable et salutaire. Parce qu’il prenait la mesure de la situation, il a su proliférer, de Paris à Bruxelles, de Lyon à Nantes, et dans d’autres villes de France et d’Italie.

Il a su identifier la crise de commandement qui frappe la gouvernance néolibérale d’Europe de l’Ouest. La Lombardie de la Lega, la France de Macron, le Royaume-Uni de Johnson sont autant de régions visiblement désarmées face à l’épidémie. En France, après plus d’un mois de confinement, la 6e puissance économique mondiale se targue d’avoir produit 10 000 appareils de réanimations, sans pour autant assurer que l’on ait suffisamment de masques ou de gel d’ici un mois pour permettre un réel déconfinement. Ce que signale le succès des initiatives de solidarité et d’auto-organisation, c’est avant tout la faillite des États néolibéraux. À Paris, on a vu l’un des principaux hôpitaux de la ville se faire livrer en masques FFP2 par une cantine populaire, des EHPAD se faire ravitailler par des camarades tandis que les postiers chargés de distribuer les aides sociales devaient compter sur la solidarité partisane – leur entreprise ayant décidé de faire don de l’ensemble de ses masques (24 millions) à la police française.

Face à cela, les initiatives se sont multipliées et ne sauraient d’ailleurs se résumer sous le seul nom des brigades. Les solidarités se développent et se renforcent, à l’échelle du quartier, de la rue, du bâtiment. Des tâches qui relevaient auparavant d’une gestion confinée, privatisée dans l’espace de la famille nucléaire, et dont l’assignation à certaines catégories était naturalisée, font désormais l’objet d’une organisation explicitement collective. Vice-versa, des lieux qui sont depuis trop longtemps tenus pour de purs espaces de passage, où les interactions sociales ne sont structurées que par l’économie et la consommation, deviennent des espaces où la vie est remise au centre, rappelant que la domination provoque des résistances et que « la vie comme objet politique a été en quelque sorte prise au mot et retournée contre le système qui entreprenait de la contrôler »2.

La tâche de ces initiatives dans la séquence n’est pas de pallier aux associations humanitaires qui depuis longtemps se sont faites les complices du capital, mais de tracer une trajectoire. Non contentes d’assumer une rupture avec l’ordre existant, elles esquissent le monde d’après, porteuses de pratiques d’auto-organisation rompant potentiellement avec les rationalités étatiques.

L’importance des Brigades sera d’avoir su proposer un cadre d’intervention international dans une séquence qui nous intimait de rester chez nous. Par-delà la joyeuse ironie qu’il y a à convoquer l’imaginaire de la Résistance face à des gouvernants qui multiplient les métaphores guerrières, il y a une nécessité élémentaire à la mise en place de coordinations internationales à l’heure d’une pandémie. Il y aussi l’importance de ne pas remettre au jour d’après des pratiques potentiellement massives, et les questions qu’elles suscitent. Y a-t-il des pratiques à l’échelle de la population qui contribuent à la santé des masses, sans pour autant étendre la surveillance et le contrôle ? Peut-on substituer à la peur qui s’empare de chacun l’orgueil qui émane de la solidarité d’un groupe d’action ? Contre les paniques survivalistes, le mouvement social peut-il transformer des biens privés en biens publics ?

Rarement la disjonction entre notre camp et des politiques de masse continues, persistantes, reproductibles et inventives, n’aura été aussi criante. La tâche n’en est que plus grande, et l’urgence plus pressante. Le monde abject qui a produit le coronavirus, il est impératif de l’abattre, sans attendre d’éventuels lendemains qui chantent, mais en s’arrimant au long et patient trajet de la pratique. Car comme le disait un jeune homme au début du siècle passé : « Le communisme surgit de tous les points de la vie sociale, il éclot partout […]. Que l’on bouche avec soin une issue, la contagion en trouvera une autre, parfois la plus imprévisible. »

  1. https://acta.zone/premier-rapport-de-lobservatoire-de-letat-durgence-sanitaire/
  2. https://acta.zone/seul-le-peuple-sauve-le-peuple/
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