Mahmoud Darwich - Gazelle qui annonce le séisme... Élégie pour Ghassan Kanafani

C’était hier l’anniversaire de la mort de Ghassan Kanafani, assassiné par le Mossad avec sa nièce le 8 juillet 1972 à Beyrouth. Parmi les fondateurs et principaux dirigeants du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), dont il était le porte-parole, Kanafani était l’une des voix majeures tant du mouvement de libération que de la littérature palestinienne. Il a non seulement joué un rôle essentiel dans sa « découverte » et sa diffusion, mais son œuvre, faite de romans, nouvelles, pièces, articles et poèmes, compte parmi les plus importantes de la littérature arabe. Nous publions ici la belle élégie que lui a consacré son ami, l’immense poète Mahmoud Darwich. Il y médite sur la poésie en terre occupée, les liens entre écriture et militantisme et le reflet que lui renvoie Kanafani.

Normal que son sang ait séché… que ses amis soient retournés à leur langue, que nous parvenions à nouveau à parler de lui comme nous parlons des fleuves qui nous traversent et s’en vont.

C’est ce qui m’arrive. Des jours et des jours que j’essaie de m’habituer à cette « normalité », pour écrire paisiblement sur lui. Mais il me chasse des feuilles, son encre n’est pas encore sèche, c’est lui qui m’interdit de tenir parole, qui m’interdit d’écrire.

L’écriture ! Que de fois nous nous demandons ce qu’elle est et nous bredouillons. Trop de mouches sur les beaux mots. Comme s’il avait été le seul Palestinien à fournir une réponse décisive, éclatante. Témoin et martyr : il fut l’un des rares à donner à l’encre l’impétuosité du sang. Ghassan Kanafani a porté l’encre au rang de l’honneur et lui a donné la valeur du sang.

Dans ses écrits, il a tranché bien des questions litigieuses, et qui sait lire se pose de nouvelles questions.

Certains considèrent que la vie n’est qu’accusation et trahison. Ils détournent ainsi l’écriture de ses fonctions, convaincus que la liberté n’advient qu’avec la mort ! La mort pour eux est une fin en soi. « Tu es accusé jusqu’à ce que tu prouves ta mort. » Maladie répandue dans notre vie palestinienne. Ainsi les médiocres parmi nous ont-ils transformés les corps des martyrs en barricades, tranchées, salles de tribunaux. Ils ont tiré contre leur camp une fois puis attendu les balles ennemies une autre fois, comme si c’était l’aune de la compétence. Cette façon de voir le mouvement fait du cadavre de Ghassan Kanafani un argument pour assassiner l’écriture et prive notre grand écrivain de toute autre valeur que celle de la mort.

Mais il y a aussi ceux qui parent l’écriture de la sainteté de la dissidence, de la légitimité du divorce, du resquillage avec la vie et le danger. Ceux-là considèrent que l’écriture est une fin en soi.

Mais Ghassan Kanafani est l’écrivain de la vie. Il écrivait parce qu’il vivait et donnait vie à la mémoire du Palestinien pour qu’elle se change en territoire d’avenir. La mort n’était pas son but, car il était capable de vivre dans l’écriture, et il n’était pas coupé de l’acte révolutionnaire palestinien.

Son rapport singulier, quasi mystique, à l’écriture était une façon de récupérer sa propre vie dans celle de son peuple et de la formuler dans le cours de l’immense rêve.

Ghassan Kanafani est tombé dans l’arène. Il est tombé alors qu’il était en pleine possession de ses moyens d’écrivain. Les ennemis l’ont assassiné parce que l’efficacité de son écriture donnait naissance à une génération qui ferait montre de son efficacité en prenant les armes. C’est pourquoi défendre Ghassan Kanafani face à ceux qui l’assimilent à sa seule mort est une défense de l’écriture et de la vie.

L’écrivain révolutionnaire sait que l’expression privilégiée de son rôle social est l’écriture. La littérature ne peut son influence militante que si elle est bonne. L’art de mauvaise qualité, répandu aujourd’hui sous toutes sortes de slogans, n’est pas moins nocif que les mauvaises armes. Ghassan Kanafani fut efficace et influent parce qu’il a parfait son métier d’écrivain, élaboré sa propre personnalité artistique et investi son art dans la vie, non en inversant l’équation.

Nous ne le rencontrerons plus… n’entendrons plus ses remarques ironiques sur ceux qui viennent à la littérature sur le dos de la cause. Mais il nous envahit encore par la force de ses mots. Tant de Palestiniens ont écrit puis sont tombés morts en martyrs. Leur encre se desséchait avec leur sang. Les écrits de Kanafani sont parmi les rares qu’on doit lire après l’enterrement de leur auteur. L’évolution de la nouvelle prose palestinienne commence avec Ghassan Kanafani.

Pourquoi lui… et nul autre ? C’est le don, la bonne étoile, mais surtout parce qu’il a su éduquer ses dons et les immerger dans le bon fleuve.

Ghassan Kanafani a été capable de remplir son rôle, parce qu’il en avait un, parce qu’il était apte à le remplir aussi. Il était le produit du passage du camp de réfugiés à la prise d’armes. Son œuvre, à travers laquelle il assumé son rôle social et national, dit l’histoire du mouvement palestinien telle qu’elle est vécue dans le cœur d’un artiste. Il était révolutionnaire car écrivain révolutionnaire. Cette qualité ne sera pas perdue à l’instant du martyre.

Il savait pourquoi il écrivait et pour qui. Mais il savait que la bonne réponse à ces deux questions dépendait d’une troisième : comment écrire ?

Les écrits de Ghassan Kanafani n’ont pas échappé à la critique venimeuse lorsqu’il est passé de sa période descriptive à une forme supérieure, plus complexe parce que la question palestinienne est très complexe. Elle n’échappa point à la sempiternelle question : qui pourrait comprendre ce style ? Ghassan Kanafani n’était pas facile à lire, comme le pensent ses lecteurs superficiels. Il est vrai qu’il a consacré ses facultés créatrices et son, énergie sociale à sa grande cause. Vrai que cette cause, avec ses masses et ses formes de luttes, était sa grande obsession. Mais l’écriture l’était aussi. C’est son rapport à la « cause de l’écriture » qui l’a rendu capable d’évoluer en permanence et d’être à ce point vivant ;

Ghassan Kanafani n’a pu être efficace que parce qu’il était un écrivain au plein sens du terme… jusqu’à ses articles dans les magazines et les quotidiens où il faisait montre de ses qualités propres et de sa maîtrise : agile et nerveux, telle une gazelle annonçant un séisme.

Il était rempli d’une vitalité rare dans sa génération. Habité par une énergie inépuisable, il ne s’octroyait pas le moindre repos. Il ne prenait jamais de vacances pour retrouver ses forces entre deux romans, ne partait pas se ressourcer pour préparer un nouveau livre. Il renouvelait ses forces créatrices en les dilapidant, se chargeait spontanément d’énergie, car la mémoire collective est intarissable, et retrouvait ainsi toutes ses capacités en en usant.

Avait-il l’intuition d’une mort précoce au point de déverser ses eaux avec un tel débit ? L’obsession de la mort l’entraînait-elle à consommer ses moyens en un cours laps de temps ? Son pressentiment de cette fin/commencement le poussa-t-il à s’essayer à toutes les formes d’expression – de la nouvelle au roman en passant par le théâtre, la recherche et la critique – et tacher de son sang nos doigts et notre mémoire ? Était-ce, par l’écriture, une course contre la mort ?

Peut-être. Mais peut-être aussi que cette course était l’une des plus manifestations d’« égoïsme » créatif et d’altruisme. C’est une chose rare que d’accomplir sa vie en la gaspillant dans la vie des autres. Et c’est ainsi que l’égoïsme de l’artiste se change en flux généreux.

Ceux qui l’ont vraiment connu savaient sa vitalité et son goût du travail. Ils savaient aussi sa détermination raffinée à se réaliser artistiquement. Il remplissait tout au long de la journée ses tâches publiques, puis, à la fin de la nuit ou au point du jour, il se consacrait à son écriture « personnelle », littéraire, car il ne lui était pas permis de s’y consacrer publiquement. Il fut un professionnel secret de la littérature. Pourquoi ? Parce qu’il était palestinien… Palestinien, tout simplement.

Personne n’a encore dit que les Palestiniens n’ont pas de miséricorde pour leurs écrivains. Je le dirai, moi : les Palestiniens n’ont pas de miséricorde pour leurs auteurs, et cela parce qu’ils ont foi dans l’efficacité de la littérature en compensation des humilitations qu’ils ont subies. Ayant tout perdu, ils n’ont gardé que les mots. La littérature a puisé en eux sa force pour fonder leur relation réciproque. Rares sont les cas de mainmise de la patrie sur la littérature comme c’est le cas dans la littérature palestinienne. C’est pourquoi les Palestiniens pensent à juste titre qu’ils ont eux-mêmes créé leurs écrivains et ils exigent d’eux citoyenneté exemplaire et obéissance d’acier, ne leur permettant jamais d’être moins que des soldats ou des saints. Partant de cette exigence totale, l’écrivain palestinien s’est trouvé « dérobant » la nuit son métier d’écrire pour se retrouver, de jour, assumant d’autres tâches et exprimer son engagement au service de la patrie !

Ainsi Ghassan Kanafani volait-il ses écrits littéraires aux heures dévolues au sommeil. Ces écrits n’étaient néanmoins que l’expression de son rapport à la Palestine, au rêve, au conflit, aux masses populaires et à l’exil. Il fut plus qu’un écrivain. Mais qu’elle est grossière, l’erreur des petits critiques et des journalistes qui placent le et de la conjonction entre le militant et l’écrivain. Les choses ne sont pas si distinctes l’une de l’autre. Ghassan Kanafani fut un écrivain militant.

Les écrivains palestiniens sont souvent confrontés à des questions innocentes ou accusatrices : es-tu un écrivain ou un militant ? Durant certaines périodes historiques, l’écrivain militant est défini comme celui qui exprime le mouvement des forces révolutionnaires, le renouveau. Il arrive souvent d’ailleurs que l’écriture soir le moyen pour l’écrivain d’exprimer sa fusion avec les forces de la révolution. Cette question a pourchassé Ghassan Kanafani jusqu’à son martyre. Elle fut alors vaincue et l’œuvre de Ghassan triompha.

Ses activités d’écrivain furent multiples et la façon dont son sang fut répandu, extrêmement difficile à décrire. Son corps déchiqueté dessinait l’état de la cause palestinienne… il venait d’entrer dans la légende.

J’ai fait l’élégie de tant d’amis, mais je n’ai senti que je faisais la mienne, que je réécrivais ma vie, que lorsque je me suis approché du volcan qu’il fut.

Ghassan Kanafani. Qu’écrire ? Que pourrais-je écrire ? L’écrivain se retourne contre lui-même en présence d’un tel désastre qu’aucune plume ne peut repousser. Ce sont peut-être ces situations où la parole paraît inutile, comparée aux éléments naturels ou aux actes exceptionnels, qui ont de tout temps sous-tendu la comparaison injuste entre la parole et l’acte. Ce n’est pas toujours une faute de faire une fausse réponse. Mais parfois, c’est le cas ici, la faute est de poser la question.

La mort est un accident. Mais il est des morts qui prennent la forme d’une réponse à une énigme. Ainsi la mort violente des écrivains engagés se change en signes et en symboles. L’assassinat de Ghassan Kanafani témoigne de l’efficacité de l’écriture, non du contraire comme se l’imaginent ces jeunots venus à la révolution de provinces de l’impuissance, de l’abattement et de la laideur pour répandre leurs tares sur le papier et accuser l’art d’apostasie et la vie de trahison.

Ghassan, mon ami ! J’ai dit adieu à tant d’amis mais je n’ai jamais dit adieu à une période de ma vie comme lors de ton dernier adieu. Le dernier des cauchemars auxquels je me serais attendu était de rédiger cette préface à un ouvrage qui contient ta découverte, il y a dix ans, de mon existence. Je ne suis né bien avant cela mais c’est toi qui as annoncé mon existence. Je ne t’ai pas dit merci. Je pensais que la vie serait plus longue.

Nous parlons aujourd’hui de « la littérature de la terre occupée » ha… ha… ha ! Mais il en allait autrement à l’époque. Nous étions un groupe de jeunes hommes n’ayant pas atteint la trentaine, manquant du minimum pour répondre aux défaites contemporaines de notre prise de conscience et de notre honte. Nous tentions de faire de la poésie sans être conscients que c’était de la poésie. Nous hurlions, nous souffrions, protestions. Tels étaient nos seuls moyens d’expression. La majorité de nos concitoyens se moquait de nous car ce qu’elle savait de notre enfance, de notre adolescence e de notre jeunesse ne méritait pas l’admiration. Des gosses qui écrivent des poèmes. Le titre de « poète » était une ambition, dure et douloureuse. Les maîtres disaient de nous, dans le meilleur des cas : ils débutent, ils ont de l’avenir. L’ennemi lui-même ne nous prenait pas au sérieux. Lors des récitals dans les villages, nous étions portés par notre manque de réserve, notre désir d’être appréciés politiquement et par les attentes des écolières. Car la seule poésie alors acceptée par le public et la presse était celle venue de l’extérieur, la poésie née hors de la terre occupée.

Les poètes vedettes reconnus dans le monde arabe étaient, à peu d’exceptions près, ceux reconnus par la presse de l’ennemi. Nous ne nous sommes pas alors demandé : comment se fait-il que la poésie possède tant de ruses pour pouvoir charmer les contraires ?

Et nous sommes restés inconnus…

Jusqu’au jour où Ghassan Kanafani entreprit sa célèbre opération de guérilla : l’annonce de l’existence d’une poésie à l’intérieur de la terre occupée. Le rapport en fut inversé dans la terre occupée et au-dehors et l’excès précédent se changea en excès contraire : il n’y avait désormais de poésie que dans la terre occupée !

Ce scandale est connu, je ne révèle rien de nouveau et je reconnais que mon témoignage n’a d’autre valeur que celle de l’aveu. Nous qui écrivions ce que Ghassan a appelé la « poésie de la résistance » ne savions pas que nous écrivions une « poésie de résistance » et je fus étonné, avant d’autres, par cet attrait politique pour ce que nous écrivions. Toutes les explications étaient plausibles, comme dire par exemple : c’est une étape particulière où l’âme blessée des Arabes étaient disposée à sanctifier tout ce qui venait de la terre de Palestine. Mais… mais les têtes de certains d’entre nous furent prises de vertige, d’autres se mirent à façonner leurs poèmes pour les gosiers des speakers de radio, d’autres encore entrevirent la lourdeur de leur responsabilité et prirent peur, certains enfin se rendirent compte que ce n’était qu’une vague qui passerait, que seule la poésie véritable survivrait à cette écume… C’est alors que j’ai écrit mon article : « Délivrez-nous de cet amour ».

Mais nous savons bien que tenter de nier l’apport de toute la poésie arabe révolutionnaire, en vantant les discours enflammés ou les élégies écrits par des jeunes de la terre occupée, dont le seul atout était de vivre dans la terre occupée, ne fut pas du fait de Ghassan Kanafani.

Ghassan a brisé le siège imposé aux Arabes de la terre occupée et éclairé chaque lieu où s’exerçait leur résistance. Et la poésie était et demeure l’un des modes d’expression de cette résistance.

Les Arabes furent stupéfaits de découvrir que les Arabes de la Palestine occupée parlaient arabe, aimaient leur patrie et détestaient l’injustice ! Mais cette « découverte » honteuse permit malgré tout à cette voix venue de l’intérieur de résonner et de vaincre les murs. Ce qui encouragea certains à faire évoluer leur œuvre. Mais ce fut un obstacle pour d’autres, qui se contentèrent de croire que la géographie suffisait à les doter d’un incontestable talent.

Si Ghassan a réuni, sous ce nom de « résistance », tous ceux qui, écrivains et pseudo-écrivains, résistants et non-résistants, écrivaient en arabe dans la terre occupée, c’est parce qu’il était heureux de constater la permanence de la langue arabe en Palestine occupée. On comprend dès lors pourquoi certains noms cités dans ses articles n’occupent plus qu’une place marginale dans les vies des Arabes, là-bas, alors que d’autres se sont même montrés indignes de l’appréciation dont ils avaient joui dans un premier temps.

Parallèlement à la révélation de cette littérature, Kanafani se penchait sur son contraire : la littérature sioniste et son rôle dans la constitution de l’entité sioniste. Il produisit la première étude arabe sur un sujet particulièrement redoutable. Là encore, il fut comme à son habitude, novateur, découvreur et pionnier. […]

Ghassan, mon ami !

Tout ce blanc devant moi et ton sang qui ne cesse de répandre sa couleur. Te disant adieu, j’ai dit adieu à une étape de ma vie. Je suis venu, j’ai vu et t’ai vu partir. La terre occupée s’est élargie et ce n’est plus qu’un trait particulier. La ronde des prisons tourne… elle accueille et relâche. Partout des enfants de mon peuple tombent en martyrs, nous sommes en tous lieux pourchassés et l’écrivain est maudit, accusé de vivre et d’écrire. La patrie est la patrie, et il n’aurait pas écrit une seule lettre à son propos. Où est-elle, la terre non occupée encore inerte ? Où est-elle, la terre occupée en révolution ?

Ghassan, mon ami !

Nous n’avons pas pris ensemble notre dernier déjeuner. J’ai décroché le téléphone pour te maudire comme d’habitude : « Il est deux heures et tu n’es toujours pas là ! Quand vas-tu perdre cette mauvaise habitude ? »

Mais on me répondit : « Il a explosé ».

Je t’écris sans avoir peur de Kamal Nasser qui m’avait subtilisé ton élégie et dit en blaguant : « Ne publie pas ce texte sur Ghassan Kanafani. Ces paroles ne conviennent qu’à moi… je serai bientôt assassiné… »

Blaguait-il ? Certainement.

Mais il a explosé aussi.

Personne ne vit pour lui-même, selon son bon désir.

Nous te voyons en tous lieux… vivants en nous et pour nous… mais tu ne le vois pas et ne le sais pas.

              Shu’ûn filasyîniyy, repris dans

Fî wasf hâlatinâ

(Pour décrire notre situation)

  Texte repris en introduction du volume IV des Œuvres complètes de Ghassan Kanfani (Dâr al-Tali‘a, Beyrouth, 1977)

Traduction d’Elias Sanbar, dans le recueil L’exil recommencé (Actes Sud, 2013)

Partager