L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales

Nous avons traduit ce texte écrit par Raffaele Sciortino et Nicola Casale, initialement publié sur le site italien Infoaut, car il nous semble apporter de précieux éléments d’analyse pour une saisie stratégique de l’affrontement en cours entre l’Iran et les États-Unis. Les auteurs reviennent en particulier sur les enjeux de l’assassinat du général iranien Soleimani ordonné par Donald Trump et la manière dont cette initiative américaine s’inscrit dans un contexte géopolitique en pleine reconfiguration. Le texte revient également sur les mobilisations populaires qui secouent de nombreux pays du “croissant chiite” et s’interroge sur les croisements possibles, à l’heure actuelle, entre dynamique de lutte de classe et anti-impérialisme.

La récente nouvelle crise dans les relations entre les États-Unis et l’Iran – déclenchée par l’assassinat préventif de Soleimani et loin d’être terminée malgré la désescalade en cours – nous permet de faire le point sur trois questions cruciales. Tout d’abord, qu’en est-il de l’affrontement au sein de l’appareil de pouvoir américain par rapport à l’orientation à donner à la politique étrangère ? Ensuite, les tensions au Moyen-Orient ont-elles atteint un point de rupture, et comment reflètent-elles les tensions mondiales ? Enfin, quelle est la relation entre le choc géopolitique et les dynamiques sociales, non seulement dans cet espace mais, plus généralement, partout où les mobilisations sociales sont confrontées à la réalité de la pression/intrusion impérialiste ? Voici quelques pistes pour une esquisser une première réponse.

Rencontres du troisième type au Moyen-Orient

Nous ne savons évidemment pas comment les choses se sont réellement passées lorsque Trump a « décidé » d’élever le niveau de confrontation en infligeant un coup aussi dur qu’inattendu aux dirigeants iraniens. Cependant, deux hypothèses plausibles peuvent être avancées, respectivement sur les motifs de la décision en elle-même et sur la dynamique interne aux niveaux les plus élevés de l’appareil d’État yankee.

D’une part, il est probable que l’attaque américaine visait à interrompre les voies de communication ouvertes entre Téhéran et Riyad, sous la médiation du gouvernement de l’ancien Premier ministre irakien Abdul-Mahdi, en éliminant physiquement le stratège iranien d’un rapprochement qui, s’il se réalisait, bouleverserait littéralement les rapports de force dans la région au détriment de Washington1. Que le royaume saoudien ait envisagé cette hypothèse n’est pas surprenant compte tenu de ses difficultés internes considérables – changement de direction difficile, perspectives économiques peu réjouissantes, entrée en Bourse ratée de la compagnie pétrolière Aramco, tentative complexe de rompre avec la monoculture pétrolière grâce au plan Vision 2030, etc. – et externe – avec de graves échecs en Syrie et au Yémen, le pays se retrouve avec des milices djihadistes laissées pour l’instant sans mission.

Face à cela, l’Iran a montré sa capacité à frapper les puits de pétrole en mettant en lumière l’inefficacité des systèmes de défense anti-missile américains, pourtant cher payés, alors que le rapprochement tacite avec Israël, exclusivement intéressé à jouer les pays arabes sunnites contre Téhéran, n’a apporté aucun bénéfice substantiel. Au fond, aux yeux de Washington, le pays des Saoud doit continuer à dépendre du pétrole vendu en dollars, et même s’opposer aux demandes chinoises de payer en yens ! Des plans de fragmentation du pays sont prêts depuis un certain temps au Pentagone (bénéficiant des conseils diligents d’Israël), pour être mis en pratique dès le premier revirement de Riyad vers une politique plus autonome. Qui pourrait prendre la forme d’un engagement dans la nouvelle route de la soie (avec éventuellement l’achat de missiles chinois, voire russes), ou d’un accord stable avec la Russie sur la répartition des quotas pétroliers à produire (dit Opec +) ou encore de la mise en place d’un modus vivendi avec Téhéran2.

En ce qui concerne l’Irak, les relations politiques étroites avec les Iraniens sont bien connues. Elles ont jusqu’à présent garanti le maintien d’un minimum de cohésion de l’État grâce notamment à l’aide décisive apportée, par l’intermédiaire de Soleimani, à l’organisation d’une réponse militaire et politique contre Daesh, utilisé par les États-Unis pour fragmenter l’Irak et la Syrie. Non moins importants sont les liens économiques croissants avec Pékin, qui reçoit désormais 30 % du pétrole irakien. De nouveaux investissements chinois sont prévus dans le domaine de l’énergie et l’Irak prend part, depuis septembre dernier, au projet de la nouvelle route de la soie. Face à cela, et à la décision du parlement irakien, pour l’instant formelle, d’exiger le retrait des troupes américaines, non seulement Trump a menacé l’Irak de sanctions économiques extrêmement sévères, mais la Réserve fédérale semble avoir ventilé la fermeture du compte du gouvernement irakien par la coupure des approvisionnements en dollars3.

L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales

Une décision de Trump ?

Cela nous ramène de la question des justifications de la décision de Washington à celle des conditions de son application dans ce contexte spécifique. Trump est en ce moment particulièrement exposé à la pression des néoconservateurs (plus précisément leur aile isolationniste)4 et des faucons républicains – bien présents dans son entourage malgré la mise à l’écart de Bolton : de l’Italo-Américain Pompey, nomem omen, à l’experte en torture de la CIA Gina Haspel, du chef du Pentagone Esper au vice-président Pence. Il l’est d’autant plus qu’il est visé par une procédure de destitution, qui, si elle ne l’inquiète outre-mesure, l’oblige à donner des gages aux élus républicains du Sénat (comme cela est rapporté dans le Wall Street Journal du 10 janvier). Par ailleurs, sur le dossier iranien, Trump a déjà à son actif la rupture de l’accord obamien sur le nucléaire de 2015, ainsi que le lancement de sanctions économiques très sévères, directes et indirectes, qui ont évidemment ouvert la voie à l’escalade en faveur d’une épreuve de force avec Téhéran.

Mais il est vrai que, jusqu’à présent, sa tactique a été de remettre en cause les équilibres en place afin de les recentrer sur des positions plus favorables à l’America First – non pas pour partir en guerre, mais, du moins d’après ce qu’il dit, pour se désengager de l’implication militaire excessive au Moyen-Orient. Cette fois, au contraire, nous nous sommes approchés du véritable affrontement, et seul le réalisme pragmatique des Iraniens l’a évité. Après avoir, certes, très efficacement démontré leur efficacité militaire, avec une attaque très précise de deux bases yankees en Irak, lors de laquelle l’avertissement préventif a évité les victimes américaines. Cette attaque apparaît (y compris pour Israël) comme une dissuasion pour les prochaines échéances. Signal que Trump a rapidement saisi puisqu’il n’a pas répondu sur le plan militaire.

Qu’il s’agisse d’une vengeance de l’État profond ou non, l’équilibre des forces au sein de l’administration s’est avéré particulièrement précaire à cette occasion et susceptible d’échapper aux mains de Trump. Mais, au-delà de la façon dont les choses se sont réellement déroulées au sein de l’état-major, la signification de ce qui s’est passé est loin d’être temporaire. Elle rappelle un contraste fondamental et irrémédiable qui ne peut que conduire à de nouvelles crises profondes et ne peut qu’avoir des répercussions sur l’ensemble de l’ordre mondial. Ce qui nous conduit à la deuxième question.

À deux pas du point de rupture

La situation dans le « croissant chiite », de Beyrouth à Téhéran en passant par Bagdad, ne se présentait pourtant pas si mal pour les États-Unis ces derniers mois : mécontentement croissant concernant la situation économique dans des larges secteurs de la population et mobilisations implicitement ou explicitement anti-iraniennes au Liban et en Irak, avec leurs probables lots d’intrusions des appareils américains et israéliens capables de travailler sur les mécontentements réels. L’étranglement de l’Iran par le biais de sanctions économiques ainsi que la fermeture du robinet du dollar sur les banques libanaises ont donc commencé à porter leurs fruits dans le sens d’un éventuel regime change. Une perspective séduisante qui permettrait de compenser la débâcle syrienne – bien qu’elle soit déjà partiellement compensée par le positionnement de troupes US dans les territoires contrôlés par leurs alliés kurdes du Rojava. Cependant, cela ne semble pas avoir favorisé la patience et le réalisme. Au contraire, Washington a fait monter les enchères avec une série d’attaques militaires sur les bases des milices populaires irakiennes, en croyant ainsi tendre la main vers les manifestations de rue appelant au retrait de l’Iran. Au lieu de cela, ils se sont retrouvés face à une grande mobilisation populaire qui a attaqué leur ambassade à Bagdad, un acte indigeste pour les États-Unis qui a ravivé le souvenir de l’assaut contre l’ambassade de Téhéran en 1979. Il faut d’ailleurs noter que, dans les jours qui ont suivi, les manifestations anti-iraniennes ont également commencé à exiger le retrait des troupes US.

Le coup porté contre Soleimani n’a pas été une mince affaire pour Téhéran mais, du fait de la réaction populaire provoquée en Iran et en Irak, il ne semble pas, sur le terrain, avoir changé la donne de manière décisive en faveur de Washington. Cela révèle donc davantage une attitude réactive qu’une véritable stratégie capable de bloquer et d’inverser la marche vers l’est de certains des acteurs décisifs pour les équilibres géopolitiques et géoéconomiques de la zone, comme nous le disions précédemment.

Le fait est que Washington est de plus en plus pressé de refroidir l’extraversion de la Chine sur les routes euro-asiatiques dont l’Iran est une plaque tournante – vers la Syrie, la Turquie et l’Europe centrale et du Sud. C’est la différence essentielle, même si elle se situe dans sa continuité, avec la stratégie d’Obama, qui a conduit à l’accord de 2015 sur le (non) nucléaire iranien. Continuité car l’objectif stratégique est le même : contre l’Iran, dont le développement industriel autonome doit être entravé, et contre la montée en puissance de la Chine, dont l’économie ne doit pas remonter la chaîne de valeur jusqu’à mettre en péril l’hégémonie technologique américaine et la maîtrise mondiale du dollar. Mais à cette fin, Obama estimait qu’il était suffisant de guider l’équilibre des forces au Moyen-Orient from behind sans s’engager dans un affrontement direct et épuisant avec Téhéran. Voilà la différence, justement, avec la démarche trumpienne considérant que le Pivot to Asia obamien s’est avéré inefficace et qu’il est urgent de faire sauter le jeton iranien, avec lequel il existe un contentieux depuis la révolution de 1979. Après tout, la trêve dans la guerre commerciale signée ces jours-ci avec Pékin est partielle et, précisément, seulement une trêve, dictée par les signes de récession mondiale et les besoins de l’année électorale aux États-Unis. (Et, en attendant la reprise de la guerre, il est probable que l’Europe paiera la facture en termes de droits de douane, etc.)

Par conséquent, la contradiction pour Washington dans le quadrant moyen-oriental réside actuellement dans le fait que le regime change à Téhéran apparaît de plus en plus comme un objectif incontournable – si l’on veut mettre un terme aux pressions héliotropes d’un nombre toujours plus élevé d’acteur étatiques dans la région – mais en même temps, il ne semble pas possible de le faire sans mener la guerre puisque le gouvernement iranien est désormais obligé de se battre, de par la dynamique mise en place par l’ennemi, pour sa propre survie. Seulement, une guerre provoquerait précisément cet enlisement que Trump a promis d’éviter et que sa base, et plus généralement l’électorat américain, ne veut pas pour l’instant (comme le montrent également les discours du trumpiste Tucker Carlson, très écouté par le président, sur Fox News) et n’est pas prête à affronter, étant engluée dans une crise économique qui continue d’éroder le bien-être et les certitudes. Et ce alors qu’un conflit avec l’Iran ne garantit pas les résultats escomptés et favoriserait très certainement les relations avec la Russie et la Chine mais également avec les pays du Golfe et avec l’Europe servile.

Cela n’enlève rien au fait que, si la situation économique et sociale de l’Iran devait se détériorer de manière décisive à cause des sanctions, la possibilité d’un effondrement de la République islamique de l’intérieur deviendrait d’actualité. La stratégie politique réaliste de l’État iranien et sa remarquable capacité à mener la guerre asymétrique, ainsi que le soutien des classes moyennes inférieures qui semble encore tenir – bien que l’on soit loin de la véritable poussée révolutionnaire anti-impérialiste de 1979 – doivent se confronter avec la disparité globale des forces par rapport aux États-Unis. Elles doivent se confronter également à l’intolérance croissante d’une partie des populations des pays au sein desquels Téhéran a cherché, jusqu’à présent avec un succès discret, mais toujours dans une posture défensive, une profondeur stratégique, sans pouvoir évidemment donner beaucoup en retour en termes économiques immédiats. En outre, étant donné que, selon le point de vue iranien, la guerre est déjà en cours sous une forme économique, cela ne peut qu’amener tôt ou tard les forces gouvernementales à dépasser les limites de la « modération » qu’ils se sont auto-imposées, avec des conséquences qui restent à voir – comme on l’a vu avec l’abattage de l’avion ukrainien, un coup dur qui a porté atteinte à l’image d’efficacité et de préparation militaire récemment acquise. D’autant plus que Moscou et Pékin, qui envisagent sans doute d’agir dans l’hypothèse d’une intervention directe des États-Unis comme le montrent leurs récents exercices navals conjoints au large des côtes iraniennes, ne peuvent et ne veulent cependant pas, pour le moment, former de véritable alliance avec Téhéran.

On peut donc prévoir soit une débâcle du pays (attention, pas seulement du gouvernement comme certains le croient ou veulent le faire croire : le précédent de l’Irak, fragmenté, poussé dans une situation de guerre civile quasi-permanente et dans une condition préindustrielle, constitue le modèle proposé par les Yankees) soit d’un affaiblissement décisif des États-Unis dans la région et donc dans le monde. Dans l’immédiat, le jeu semble toujours se jouer sur un terrain « neutre » autour de la demande de retrait des troupes US d’Irak, que l’assassinat de Soleimani a provoquée. Ce qui nous fait redescendre du ciel de la géopolitique à la terre des dynamiques sociales de classe.

L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales
Attaque de l’ambassade américaine à Bagdad

Le Moyen-Orient coincé entre pression impérialiste et luttes sociales

Sur le papier, il existerait bien dans la région les conditions d’une imbrication des luttes économico-sociales et de l’anti-impérialisme. Mais la réalité est très différente en ce moment. Les manifestations de ces derniers mois en Irak et au Liban contre la baisse du niveau de vie et la corruption ont été véritablement massives. Dans le même temps, elles ont fait preuve d’une tendance résolument pro-occidentale et anti-iranienne, en particulier là où la présence des « classes moyennes » et des étudiants a été forte, même si elle n’a pas été exclusive. C’est notamment le cas à Bagdad et à Beyrouth, ou encore là où elles se sont confondues avec les jeux clientélistes des chefs de clans chiites (et de personnalités politiques ambiguës comme Moqtada al Sadr, qui s’est rapproché de Washington mais préconise soudainement une « marche d’un million d’hommes » pacifique contre la présence militaire américaine) dans le sud de l’Irak. Mais les protestations anti-américaines après les attaques contre les milices populaires en Irak et les manifestations en Iran contre l’assassinat de Soleimani ont également été des manifestations de « masse ».

Même s’il s’agit de sujets sociaux en partie différents, il ne faut pas penser que les premiers luttent pour de meilleures conditions de vie et que les seconds acceptent de vivre mal pour ne pas céder à l’impérialisme occidental. Dans les deux pays, cependant, la situation est plus grave que dans la plupart des autres pays opprimés. L’Irak, de fait, vit sous l’assaut économique et militaire des États-Unis depuis une trentaine d’années. Il est difficile de croire que seule une minorité d’Irakiens pense que leurs conditions de vie se sont détériorées à la suite de ces attaques. Conscients, probablement, ils le sont tous. Le problème est que faire de cette conscience quand on ne dispose pas des prérequis politiques, militaires, économiques et sociaux pour se libérer de l’oppression impérialiste. De même, la grande majorité des Iraniens est parfaitement consciente que sans les sanctions et les agressions constantes de l’impérialisme nord-américain, la situation économico-sociale, et peut-être même politique, serait bien meilleure.

De leurs côtés, les gouvernements, en premier lieu celui de Téhéran, et les forces politiques locales tentent par tous les moyens d’éviter que le lien entre la lutte contre la pauvreté et la lutte contre l’ingérence impérialiste ne devienne explicite et, surtout, qu’il ne se manifeste par des mobilisations de masse indépendantes. En substance, ils essaient d’éviter de déclencher des poussées qui deviendraient inévitablement révolutionnaires, jusqu’à finalement anéantir les classes dirigeantes elles-mêmes.

Ainsi, même si sur le papier les conditions d’une coagulation entre lutte sociale et lutte anti-impérialiste ne sont pas absentes, la responsabilité de sa concrétisation pèse aujourd’hui entièrement sur les épaules des masses, nécessitant un chemin de mobilisation et de développement politique très difficile à mettre en œuvre dans ce contexte. Elles doivent pour cela à la fois faire face aux conditions générales de la confrontation de classe mondiale – qui pour l’instant ne permettent pas d’espérer des alliances de combat, ni dans d’autres pays opprimés, et encore moins au sein des pays impérialistes – et au souvenirs d’expériences récentes – Saddam en Irak, le khomeynisme en Iran – qui ne sont pas exactement réconfortants. En Irak, la terrible expérience de la destruction subie pèse donc encore plus lourdement, ce qui fait sans doute également en Iran l’effet d’une inquiétante menace.

Pour l’instant, le gouvernement et le parlement irakiens ont donc demandé le départ des troupes nord-américaines. Trump a répondu par des piques et a menacé de nouvelles sanctions. Qu’est-ce qui prévaudra parmi les masses ? La lutte contre le gouvernement, qui a pourtant pris position contre les États-Unis, afin d’avoir accès à des tranches de revenus qui circulent sur le marché mondial et dont elles se sentiraient privées non pas par les mécanismes de l’impérialisme du dollar mais par des politiciens corrompus, ineptes, etc. ? Ou bien la lutte contre les États-Unis aux cotés du gouvernement et de l’Iran ? Considérant qu’une lutte sur les deux fronts ne semble pas être à l’ordre du jour, les deux instances continueront probablement à se déplacer sur deux fronts sociaux et territoriaux (mais aussi religieux et ethniques en prenant en compte les sunnites et les Kurdes) différents et même opposés, avec le risque que cela suppose de plonger l’Irak dans une guerre civile. Et c’est exactement ce que souhaite Washington pour l’Irak, tout comme pour le Liban et l’Iran.

L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales

Le dilemme des revendications démocratiques

Toutefois, la question est plus générale. Dans les pays opprimés ou contrôlés par l’impérialisme, le nœud du problème est ce que la revendication démocratique est devenue face au lien, beaucoup plus profond que par le passé, entre le développement capitaliste local-national et la mondialisation impérialiste. D’une manière générale, il y a ici deux champs géopolitiques et sociaux.

Le premier est celui des pays dits émergents qui, d’un point de vue exclusivement capitaliste, tentent d’adopter une démarche de plus en plus autonome par rapport à l’impérialisme financier du dollar et de ses subordonnés européens. La Chine constitue le pivot économico-politique de ce champ tandis que la Russie joue le rôle de pivot militaire. En s’appuyant sur ces deux acteurs mondiaux d’autres pays tentent de jouer un rôle régional (Turquie, Iran, Afrique du Sud, Brésil, Argentine, avec l’Inde dans une position plus ambiguë). Dans ce groupe, la Chine est le pays qui, en termes de ressources et d’histoire, montre une claire dialectique (sociale) démocrate entre la lutte de la classe ouvrière et des paysans d’une part, et le développement capitaliste favorisé par l’État-parti d’autre part. Une dialectique influencée, cependant, par un puissant facteur extérieur : la pression impérialiste de Washington pour bloquer l’essor de la Chine, et dont les classes moyennes internes – si le compromis qui les lie à l’État venait à s’effondrer en cas d’arrêt de la croissance économique – pourraient devenir le vecteur à travers l’exigence démocratique de libéralisation économique et politique (l’affaire de Hong Kong, bien que présentant des caractéristiques particulières liées à son histoire d’ancienne colonie, constitue un signal d’alarme). Celle-ci aurait donc un contenu de classe clairement opposé à une revendication démocratique du prolétariat chinois comme instance de lutte et de pouvoir non seulement contre les classes dominantes chinoises et leur État mais aussi, objectivement ou même subjectivement, contre l’impérialisme, qui tire du travail des masses chinoises une partie fondamentale de la valeur mise en circulation à l’échelle mondiale.

Le deuxième champ, largement majoritaire, est celui constitué par les pays qui sont incapables de coaguler des fronts sociopolitiques et des alliances internationales qui permettraient un développement plus autonome par rapport à l’impérialisme. C’est précisément pour cette raison qu’ils souffrent, en s’appuyant illusoirement dessus, d’une dépendance de plus en plus accentuée au risque de leur propre déstructuration. Mais la dépendance n’est pas le fait de la seule bourgeoisie classique. Les attentes vis-à-vis de l’Occident proviennent de larges couches de la classe moyenne et de la « classe moyenne en formation », les jeunes scolarisés, quand ce n’est pas aussi des secteurs semi-prolétaires et prolétariens, qui, à la lumière de l’échec des tentatives postcoloniales, montrent qu’ils ont « intériorisé » la dépendance néocoloniale et tendent donc à attribuer à des facteurs exclusivement endogènes – corruption, caste politique, etc. – la cause de leur misère. La pénétration occidentale a ici de profondes ouvertures devant elle, pas seulement de par l’exercice de son soft power, mais pour des raisons matérielles profondes liées à l’imbrication inextricable, dans ces pays, entre le pillage impérialiste et les mécanismes capitalistes internes qui ont imprégné ces sociétés. La « libération » est alors configurée comme une variante locale de la méritocratie de l’intelligence plutôt que comme un renversement des structures socio-économiques internes et internationales. La démocratie est revendiquée contre les contraintes des régimes postcoloniaux et non pas, en même temps, contre l’Occident. Emblématiques à cet égard sont les printemps arabes et leur issue complètement détournée par l’Occident, tout comme ce qui se prépare dans les pays du croissant chiite.

Dans les deux camps extra-occidentaux – qui ne sont pas séparés par une muraille de Chine – le cœur du problème réside dans l’extrême difficulté à reformuler le lien entre la lutte sociale et la lutte contre l’oppression impérialiste. Ce lien est plus direct et fondamental aujourd’hui que par le passé, mais en même temps, il est devenu moins visible pour les masses de ces pays, à la fois en raison de l’omniprésence des mécanismes financiers et du manque d’aspiration à un modèle de société alternatif qui, à tort ou à raison, avait accompagné et soutenu les luttes anticoloniales du passé. Celles-ci, en effet, ne s’étaient pas heurtés à la nécessité quasi immédiate, comme aujourd’hui, de prendre une connotation anticapitaliste disposant au contraire encore des marges de développement économique et social à l’intérieur de ce cadre.

Un autre élément qui contribue à cette impasse est la faiblesse actuelle de la lutte des classes en Occident. Le néopopulisme5 – à la fois celui qui se limite pour l’instant aux mouvements d’opinion et aux mobilisations électorales et celui « de lutte », type Gilets Jaunes – représente ici une première rupture subjective, bien que faible, du prolétariat par rapport à ce cadre global qui s’est imposé à lui depuis plus de trente ans. Il montre, dans sa variante citoyenniste comme dans sa variante souverainiste, la reprise d’une revendication démocratique plébéienne qui se démarque laborieusement et confusément du terrain libéral. Cela n’enlève rien au fait que, à lui seul, il n’est pas en mesure d’accomplir cette rupture jusqu’au bout ni d’échapper à un climat de plus en plus anti-chinois (et anti-russe, anti-turc, anti-iranien, etc.) qui, à partir du centre des États-Unis, se répand dans tout l’Occident. Il peut même y finir piégé lui-même tout comme, de par ses pulsions souverainistes, il peut se réduire à une variante du pouvoir impérialiste occidental sur le reste du monde.

L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales

Géopolitique et lutte des classes

Dans ces trois domaines, il est clair que la charnière entre géopolitique et lutte des classes s’est resserrée. Il s’agit là d’un nœud qui fausse profondément toute exaltation d’une prétendue « spontanéité » des mouvements démocratiques. Contrairement aux phases où c’est précisément la relative stabilité du système international qui permettait d’ouvrir des espaces pour des conflits sociaux y compris plus rudes – cas typique du lien entre le bipolarisme d’après-guerre, d’une part, et les luttes de l’ouvrier-masse et des mouvements anticoloniaux, d’autre part, qui ont convergé dans la révolte de 1968 -, nous sommes aujourd’hui confrontés à une surdétermination immédiate des luttes par les dynamiques géopolitiques, mondiales et régionales. Mais l’inverse est également vrai : sans une reprise forte du conflit de classes, les glissements géopolitiques en cours ne se précipiteront pas d’eux-mêmes vers des bouleversements effectifs.

Il n’y aura donc pas de ruptures à froid. Si et quand celles-ci adviendront, d’ailleurs, ce ne sera pas du fait de la radicalisation simple et linéaire des tendances actuelles, mais dans le cadre d’une recomposition complexe des formes du conflit. L’imbrication aujourd’hui confuse entre les poussées nationalistes, les tendances à la fragmentation étatique et les faibles signes de l’éventuel déclenchement futur d’un processus révolutionnaire, devra dénouer son ambivalence. Un indice de maturité de ces trajectoires sera probablement représenté par l’affirmation de grandes communautés de lutte efficaces capables de coaguler, de croître et de clarifier des cadres généraux de lutte contre ce système mondial injuste entremêlés d’hostilité à l’impérialisme du dollar (y compris au sein de l’Occident !).

Un signal en ce sens, minime mais pas insignifiant s’il est mis en perspective, est le mouvement d’inquiétude sinon de peur réelle qui a ébranlé les populations d’Europe en raison de ce qui a été perçu comme le risque de déclenchement d’une « troisième guerre mondiale ». Alors que la classe dirigeante européenne manifeste toute sa lâcheté face au grand patron d’outre-mer et, au contraire, toute son arrogance impérialiste et raciste face à la (modeste) riposte iranienne – les vents guerriers, tout comme la seconde mi-temps de la crise mondiale, se chargeront de mettre en branle des questions intéressantes sur les mécanismes qui conduisent cette misérable planète à la catastrophe. Et cette fois, ce ne sera pas une quelconque Greta qui pourra apporter des réponses…

19 janvier 2020

L'Iran sous attaque : entre impérialisme et dynamiques sociales
  1. https://www.strategic-culture.org/news/2020/01/16/interview-how-the-libyan-landscape-is-changing-as-new-players-get-boots-on-the-ground/ ; https://parstoday.com/it/news/iran-i205833-soleimani_ucciso_mentre_lavorava_a_pace_tra_iran_e_arabia_saudita. Des informations non démenties par la presse occidentale, qui a cependant soigneusement évité de les rapporter ; une mention du sujet ici aussi : https://www.ispionline.it/it/pubblicazione/arabia-saudita-e-iran-tregua-nel-golfo-24678.
  2. Sur les oscillations géopolitiques de l’Arabie Saoudite, voir R. Sciortino, I dieci anni che sconvolsero il mondo. Crisi globale et geopolitica dei neopopulismi, Astérios, Trieste 2019, p. 269, note 68.
  3. https://www.zerohedge.com/geopolitical/if-us-does-itll-lose-iraq-forever-trump-threatened-cut-baghdads-access-its-ny-fed-cash
  4. V. Limes 12/19, p. 85. Les néoconservateurs non-isolationnistes sont, eux, plus proches du Parti démocrate.
  5. R. Sciortino, I dieci anni che sconvolsero il mondo. Crisi globale et geopolitica dei neopopulismi, Astérios, Trieste 2019, Troisième partie
Partager