Le processus révolutionnaire en Algérie et ses dimensions internationales

Une conjoncture internationale et régionale explosive

La crise historique et mondiale du système capitaliste dans sa mouture néolibérale qui a débuté en 2008 paraît bien loin d’être résolue. Au contraire, la paupérisation des masses laborieuses s’accélère dans les pays du Nord y installant un contexte de grande instabilité : crise de la dette, austérité, césarisme, Brexit, séparatisme, fascisme, crise humanitaire en Méditerranée… Ce contexte semble favoriser la multiplication des révoltes et ouvre un long cycle de conflits tels qu’on les observe en Grèce, en France, en Espagne, ou en Ukraine… Les guerres et les agressions se sont multipliées dans le but évident de maintenir les équilibres « traditionnels » d’un système unipolaire. Celui-ci est sévèrement mis à mal par ces contradictions internes mais également par la résistance des masses populaires face à l’exploitation sociale et à la logique impériale au niveau mondial. Cette crise historique va en s’aggravant au point de menacer la cohésion libre-échangiste. La guerre commerciale bat son plein et oppose maintenant de vieux alliés comme en témoigne dernièrement le naufrage de la compagnie aérienne Thomas Cook, fleuron du capitalisme britannique, ou encore la banqueroute de la Deutsche Bank, plus grand argentier de l’Union Européenne. Ces épisodes mettent en lumière l’inéluctable imminence d’un crash sans précédent, risquant de couper définitivement les ailes du système-monde. Les sanctions américaines contre la République islamique d’Iran ont privé le capital européen d’une manne essentielle au renflouement de ses entreprises et ont accentué l’instabilité dans le golfe arabo-persique, véritable poudrière risquant de s’embraser à tout moment.

Dans le Sud global, les processus ouverts dès 2011 pour balayer des dictatures de marché aux bottes du FMI et de l’impérialisme, incarnées par les ex-tyrans égyptien et tunisien, ont vite été refermés en jouant la carte du fondamentalisme. Ceci s’est clairement illustré par la multiplication des interventions militaires directes, en premier lieu en Libye que l’OTAN a prétendu « démocratiser par les tapis de bombes ». Ce pays frère, cœur historique du continent Africain, a été détruit afin d’être pillé par les centres financiers internationaux (réserves d’or, capitaux souverains spoliés…). Par la suite, le Mali et la République Centrafricaine ont été envahis pour maintenir à flots les intérêts transnationaux. Soulignons également le désastre syrien où le mouvement a été militarisé pour répondre aux objectifs des forces de la coalition (Turquie, UE, USA, l’entité sioniste, les monarchies du Golfe), soutiens déclarés de forces fanatisées dans une guerre d’une brutalité extrême devenue indescriptible. Enfin, au Yémen, une coalition de toutes les réactions mène une guerre atroce contre un peuple héroïque qui se voit privé des fruits de son mouvement politique et de sa souveraineté. Victime des pires sévices dans un désastre humanitaire sans précédent, il fait cependant toujours courageusement face aux raids criminels perpétrés depuis plus de cinq ans à son encontre dans l’indifférence générale et avec la complicité internationale (blocus, embargo, couverture diplomatique…). Loin d’abdiquer, le peuple combattant du Yémen a démontré que même les forces les plus démunies peuvent atteindre le cœur du système – comme lorsqu’il a ébranlé la production pétrolière saoudienne en frappant l’une des régions les mieux protégées au monde. En portant un coup à l’économie mondiale avec si peu de ressources, il a ainsi mis à mal les calculs stratégiques à propos des conflits asymétriques.

Tous ces conflits s’expliquent par la guerre qui fait rage pour le contrôle des ressources énergétiques et des routes commerciale (mers, détroits) afin de priver le « concurrent » chinois de ressources nécessaires à l’accomplissement de son plein développement. Les intérêts géopolitiques de l’Empire et la logique des monopoles transnationaux ignorent les souffrances des peuples et les droits fondamentaux.

Mais heureusement des lueurs d’espoir ont fleuri dans un monde en décomposition. On notera par exemple la révolution en 2015 du valeureux peuple burkinabé, intègre héritier du capitaine Thomas Sankara, contre le régime de son assassin déchu Blaise Compaoré, qui a été évacué avec la complicité de ses amis français dans un hélicoptère affrété par la monarchie marocaine. Blaise Compaoré a été renversé par une jeunesse se dressant par la suite contre la restauration du régime par un coup d’État, montrant ainsi sa détermination à construire des perspectives meilleures en Afrique. En Asie aussi, la Corée du Sud, pourtant « fleuron du système mondial », n’a pas été épargnée. Les masses populaires ont réussi à imposer l’incarcération de deux ex-présidents et à rendre efficiente la lutte contre la corruption « institutionnelle ». Ce fabuleux mouvement a également permis d’entamer un processus de démilitarisation de la péninsule avec en prime l’élection d’un ancien prisonnier politique. Ce dernier a forcé la visite de Trump en Corée du Nord dans une perspective de réunification tant désirée par ces deux peuples frères. Au cours de la dernière année à Gaza, ce camp de concentration à ciel ouvert, nous avons observé le sursaut d’un peuple emprisonné mais qui refuse d’abdiquer. Il continue à combattre de façon exemplaire à travers les marches du retour inaugurées dans le sillage de la commémoration des 70 ans de la Naqba pour revendiquer le droit inaltérable des Palestiniens à disposer d’eux-mêmes et à revenir sur leurs terres. Les manifestations hebdomadaires continuent malgré la furie répressive et colonialiste, dans l’indifférence de la « communauté internationale » et avec la complicité criminelle de la réaction arabe. Pour finir, un grand mouvement au Soudan fait vaciller un trône tenu par le feu et par le sang depuis plus de 30 ans par un président qui a partitionné son pays pour soumettre son propre peuple aux intérêts des pétro-monarchies. Le grand peuple soudanais a démontré sa capacité à lutter âprement pour sa dignité et a entamé un processus de reconstruction, de réconciliation et de revendication de son droit à édifier ses propres horizons.

C’est dans cette conjoncture complexe que les masses populaires en Algérie se sont mises en mouvement et ont réalisé les premiers pas d’une révolution intelligente. Ce cycle de lutte continue vers un champ des possibles irrémédiablement ouvert par la volonté combative d’un changement profond. Cet horizon est communément nommé aujourd’hui « Seconde Libération ».

Le processus révolutionnaire en Algérie et ses dimensions internationales

L’action des masses populaire au cœur du changement des rapports de forces sociopolitiques

L’un des phénomènes les plus importants mis en exergue par le mouvement révolutionnaire inauguré en Algérie par les grandes marches du 22 Février est probablement le concept de « peuple ». Cette idée à la fois essentielle et brumeuse a longtemps eu un rôle central pour les tenants de la pensée spéculative ou des sciences humaines, comme pour les stratèges et autres militants politiques de tous bords. « Le peuple » comme convention théorique vaporeuse a longtemps été au cœur d’un imaginaire romantique qui a chanté ses louanges et exagéré sa glorification. Le nationalisme conquérant d’exclusion a souvent mis l’accent sur « les spécificités éternelles », « les valeurs intrinsèques » et les « facultés innées » pour justifier les campagnes coloniales, la ségrégation raciale, l’extermination et la domination sur d’autres « peuples » considérés comme « non-civilisés » et exclus du domaine de l’être comme le disait Frantz Fanon. La philosophie de l’histoire et le matérialisme historique ont traditionnellement jugé du caractère « mythologique » de l’idée de « peuple » en soulignant la faiblesse « scientifique » des lectures fondées sur celle-ci et le caractère non-opérationnel de cette catégorie sur le terrain des luttes.

L’espace algérien a permis l’observation concrète, moyennant photos aériennes, de l’entité ainsi « contestée », notamment lors du pic de mobilisation entre mars et juin où des chiffres hallucinants ont été atteints, avec plus de 20 millions de manifestants le vendredi. Des centres urbains des grandes villes aux petits villages de campagne, du Nord tellien-méditerranéen au Sud sahélo-saharien, d’Est en Ouest, le peuple algérien s’est matérialisé de façon incontestable avec l’aspiration commune d’avancer uni vers de nouvelles perspectives dans ce vaste pays aux multiples territoires. Ce mouvement grandiose a redoré le blason du concept khaldounien d’« Assabia » pensé comme la faculté centrale nécessaire à la fondation d’un corps-organisme historico-politique homogène et à la résolution de la problématique des intérêts antagoniques inhérente à l’architecture des sociétés humaines. Il a également permis de mettre en lumière ce que Marx a appelé « le parti historique », en opposition au « parti éphémère », en désignant « le mouvement propre des masses exploitées vers le ciel de leur émancipation ».

Le processus révolutionnaire en Algérie et ses dimensions internationales

La conscience aiguisée au diapason des combats historiques

Ainsi, le mouvement révolutionnaire en Algérie a démontré une très haute conscience socio-historique prenant en compte les défis intérieurs et la conjoncture internationale explosive. Il a ainsi fait éclater les clichés sur « le chaos » intrinsèque à tout mouvement de masse et les vieux postulats erronés de l’anthropologie coloniale, relayés par les laquais locaux, ces « élites » autoproclamées au service du système de domination mondiale. La conscience collective a, de semaines en semaines, atteint un très haut niveau. Elle s’est illustrée par l’importance des mouvements de grèves généralisées à tous les secteurs et menées souvent de manière auto-organisées et réfléchies. Elle a également pris en compte de multiples dimensions allant de l’organisation de la production à la gestion de la répression sous toutes ces formes. La jeunesse laborieuse et précarisée, dont une certaine opinion « bien pensante » n’a cessé de critiquer « la violence » et l’inconscience, a démontré de manière éloquente sa capacité à prendre en charge son destin et à tirer la nation et la région vers l’avant. Le rôle central dans toutes les dimensions relatives au mouvement (slogans, marches, protestations…) a en effet été dévolu à la jeunesse populaire écrasée par les politiques économiques ultralibérales (contractuels, travailleurs non déclarés, chômeurs, étudiants…) et opprimée par l’ordre policier et carcéral dans l’indifférence générale. Cette jeunesse souvent blessée et meurtrie dans sa chaire a démontré sa grande capacité combative. Elle a démonté pièce par pièce tous les jugements de valeur vomis pendant des décennies par les « élites » autoproclamées, souvent décérébrées, et incapables de comprendre la situation, se contentant de recopier sans discernement des modèles limités importés d’orient et d’occident. L’élitisme est en plein effondrement à l’échelle mondiale à l’image de l’establishment américain, de loin le mieux structuré et le plus puissant, tombé en désuétude sous la botte de Trump le « populiste ».

Un aspect très important doit être examiné. Il s’agit du sens aigu de l’histoire collective forgée par la mémoire encore vivace des combats passés. À titre d’exemple, l’idée de nouvelle libération comme poursuite du cheminement historique a démontré une conception structurée fondée sur la poursuite des luttes passées et systématiquement perpétuées ici et ailleurs. À travers la réappropriation par la jeunesse des symboles de la révolution anticolonialiste avec une créativité sans bornes et en défendant les acquis de l’indépendance, la soif de justice et la dignité non négociable, elle a ainsi perpétué ces luttes en les approfondissant au bénéfice de toutes et tous.

La volonté tenace de construire des lendemains meilleurs en veillant à la diversité culturelle et idéelle, la transversalité et l’horizontalité, voir l’anti-autoritarisme raisonné, ont paru gravés dans l’action révolutionnaire des masses. Cette dynamique s’illustre par le rejet de toute chapelle politique, partisane ou idéologique, mais aussi par le refus de toute personnalité providentielle, de leader ou de représentant du mouvement populaire. Le temps des grands leaders et des « Zaim » parait ainsi mort et enterré par l’aspiration révolutionnaire des masses à l’édification mutualiste et par la responsabilisation générale dans un effort de refondation institutionnelle concentré dans le mot d’ordre de changement profond du système.

La dimension internationaliste du mouvement populaire

L’un des aspects les plus clairs est la haute prudence qu’ont montrées les masses contre toutes les tentatives probables de déstabilisation. Les plans de division du mouvement ou d’utilisation des brèches pour justifier l’ingérence étrangère ont clairement été rejetés par le peuple. Cet aspect important est illustré par le fameux slogan « l’Algérie ne sera pas la Syrie ». En effet, le peuple algérien a montré sa haute compréhension de la conjoncture régionale complexe et des dangers potentiels pour l’unité territoriale du pays. Les agressions en Irak en 2003, en Libye en 2011 et au Mali en 2013, la prise d’otage de Tiguentourine la même année, ou encore l’atroce guerre contre le peuple du Yémen depuis 2014, ont suscité une réelle indignation populaire puisée dans les valeurs anticolonialistes. Elle est renforcée par le souvenir de la lutte anti-intégriste. Elle a également permis l’éveil d’une compréhension des ambitions de l’impérialisme sous ses différents masques afin de dépouiller les peuples et d’utiliser leurs revendications légitimes pour perpétuer le système de contrôle. C’est ainsi que l’impérialisme répond à la crise du capitalisme mondial en ouvrant des marchés par la force, en soumettant la main d’œuvre, en contrôlant les routes commerciales et en assurant des sources d’énergie à bas coût ou en priver les puissances rivales.

Le mouvement révolutionnaire du peuple algérien peut faire du pays une locomotive du panafricanisme de lutte sur lequel souffle un vent de revivification propice à dégager le continent de l’étreinte mortelle dans laquelle l’impérialisme entend le maintenir. Il peut ainsi continuer l’œuvre commencée après les guerres de libération pour défendre la perspective d’une vraie décolonisation basée sur l’union des peuples de notre grande Afrique contre toutes les puissances impériales, et pour jouir enfin de nos potentialités communes dans la paix et l’entente fraternelle. L’omniprésence du drapeau palestinien signale le soutien inconditionnel du peuple algérien aux peuples frères encore sous le joug du colonialisme en Palestine, comme au Sahara occidental. Il se dégage un inébranlable attachement au principe de solidarité internationale avec les peuples du monde entier résistant contre les forces de prédation, de rapine et de destruction, à l’image du Niger et du Mali. Ces voisins sont pillés sans ménagement et réduits à l’extrême pauvreté par le dispositif néocolonial au service des firmes transnationales. Pensons au Liban toujours debout résistant, face à la tyrannie sioniste et ses alliés pétro-monarchiques. Pensons au chavisme et à l’expression de l’essor patriotique du Venezuela bolivarien et de son peuple digne qui bravent le blocus imposé par les yankees. Pensons aussi à Cuba, ami historique de l’État et du peuple algérien, qui fait face depuis plus de 50 ans à l’embargo sans fin qui l’enserre et à la prétention criminelle de l’ordre impérial. Cette solidarité internationale est symbolisée par la figure de Che Guevara, qui a prononcé son dernier discours public à Alger et qui est aujourd’hui iconisé sous le soleil ardent d’une Mecque des révolutionnaires plus que jamais en mouvement.

Sofiane Baroudi

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