La mauvaise blague des trottinettes : capitalisme vert, exploitation et surveillance

Les trottinettes ont envahi les rues – nos rues – depuis un an pour les premiers tests menés à Paris, et depuis 9 mois de manière décisive avec l’expansion des flottes de trottinettes en « free-floating » – littéralement en flottement libre – à toute la capitale, puis avec leur implantation à Lyon, Bordeaux, Marseille… Cette expansion s’est faite à marche forcée, en dépit des protestations des piétons, des nombreux accidents et même des décès qui ont « entaché » l’image des trottinettes, pourtant présentées comme un moyen de déplacement ludique et branché. La capitale cumulait en juin 2019 12 opérateurs de trottinettes électriques en présence, dont les très connus Lime et Bird qui inondent les trottoirs de leurs machines, mais aussi d’autres moins connus comme Jump ou Ufo. Si on a vu par-ci par-là des articles recenser joyeusement les initiatives de destruction à l’encontre de ces nouvelles machines du quotidien, il s’agit ici d’informer cette destruction en dénonçant la « trottinette électrique partagée » comme un avatar nouveau de la société néolibérale de consommation et de surveillance, au service de la précarisation de l’emploi. Un encadré est aussi disponible en fin d’article pour recenser les idées créatives pour lutter contre ce business malsain.

La trottinette : la start-up nation en Y

La trottinette électrique a fait son apparition en 2018. Avec un recul de près d’un an, il est désormais possible d’avoir des informations sur la sociologie des usagers réguliers de trottinettes. Selon une étude – la seule – disponible sur les usagers en France : à Paris, Lyon et Marseille, les personnes utilisant des trottinettes sont donc principalement des hommes (66% tout de même – les fameux « rois de la route ») et avant tout des usagers « locaux » suivis des touristes puis des visiteurs nationaux. Au niveau de la classe sociale, on trouve plus de 50% de cadres et près de 20% d’étudiants ; les trottinetteur.ses étant généralement plus riches que la moyenne française.

Cette sociologie n’est pas vraiment une surprise quand on regarde le prix du service : la norme est de facturer 1€ pour le déblocage de l’objet, puis 15cents la minute – sauf à Lyon où Lime a jugé bon de relever ses prix sans préavis à 22cents la minute. Le trajet moyen étant de 19 minutes, on est donc sur des trajets facturés en moyenne autour de 3.85€ – et 5.18€ à Lyon… ce qui représente un véritable budget pour peu que l’on utilise ces machines quelques fois par semaine. Pas très étonnant, donc, de trouver avant tout des cadres parmi les usager.es.

Il faut aussi souligner que Paris est la « capitale européenne » de la trottinette pour notre plaisir à tous.te.s, c’est-à-dire un marché particulièrement en demande de « mobilités nouvelles ». Mais ce succès est tout relatif car malgré l’agitation et la gêne extrême que causent les trottinettes, on estime que les déplacements qu’elles couvrent représentent entre 0,8 et 1,9% des déplacements totaux dans Paris. Beaucoup de bruit pour peu de trafic, donc, mais leur présence s’étend : Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Nantes, Angers… sans qu’un coup décisif ne soit porté à l’avancée de ce nouvel engin, imposé à tou.te.s et utilisé par une minorité de privilégiés.

Une mobilité “green” mensongère

L’argument phare, qu’on retrouve autant dans les publicités « grand public » que dans les rapports annuels des start-ups en question repose sur le fait de décongestionner la ville et de remplacer les voitures par de nouveaux moyens de transport « non-polluants », rapide et sans effort – notamment dans le cas des petits trajets urbains. En tant qu’objets électriques, les trottinettes n’émettent pas de CO2 en déplacement, ni de particules fines (qui sont les émissions largement décriées des moteurs Diesel, pour créer des problèmes respiratoires conséquents). Néanmoins, et à l’inverse de ce qu’affirment les entreprises en question à la fois dans leurs rapports annuels et dans les études qu’elles commanditent, une étude récemment effectuée sur 4300 personnes nous apprend que la trottinette ne remplace ni les voitures ni les scooters mais majoritairement de la marche à pied1 – du métro à sa porte, de sa porte à la supérette. Alors même qu’elles rendent les trottoirs impraticables pour les piétons et personnes à mobilité réduite et qu’elles causent près de 200 accidents par mois2 impliquant souvent des passants, les trottinettes constituent donc une sorte d’ubérisation de la marche. Tous ces trajets de moins de 20 minutes, ordinairement réalisés à pieds, sont désormais remplacés par l’usage d’un « objet technologique connecté », fabriqué à grand coup de processus industriels lourd, alliant aluminium et divers plastiques, rechargé par l’électricité des centrales nucléaires, elle-même stockée dans une grosse batterie au lithium etc., etc. Juste pour l’exemple, revenons sur le Lithium.

Le Lithium est l’un des minerais les plus prisés au monde, car nécessaire à la fabrication des batteries électriques « Lithium-ion » notamment utilisées pour les smartphones, voitures électriques, ordinateurs… ou, justement, les trottinettes. Généralement, produire du lithium repose sur l’extraction et le traitement chimique de roches comme en Australie – premier producteur mondial – ou en Chine – dont les gisements se trouvent (ô surprise !) dans la région du Tibet. On peut aussi produire du lithium à partir des eaux saumâtres de lacs salés souterrains comme au Chili, qui est la première réserve mondiale de lithium, en Bolivie ou en Argentine. Pour la faire courte, le problème central de la production de Lithium – toutes méthodes confondues – est son impact sur les nappes phréatiques et la pollution des terres et de l’eau alentours par le lithium et l’ensemble des autres produits utilisés dans son traitement, un problème notamment mis en évidence dans l’empoisonnement du fleuve tibétain Liqi3 en 2016, contribuant à mettre en danger ou marginaliser les populations locales. Cela se surajoute, évidemment, aux émissions de CO2 liées à l’extraction, à la transformation et à l’acheminement du Lithium comme dans toute activité minière. Finalement, pour obtenir une batterie Li-Ion à partir de carbonate de lithium, il faut également y ajouter d’autres minerais comme du coltan, du manganèse ou du nickel… des métaux connus pour les conditions sociales terribles de leur exploitation et leur impact environnemental.

Finalement l’industrie du lithium, tout comme l’industrie nucléaire française, nous incite à relativiser la dimension « verte » des trottinettes. Et si aucun produit ne saurait être sans impact dans l’absolu, il faut noter que ces trottinettes au lithium ont une durée de vie en usage de seulement 28 jours selon les seules données disponibles pour la ville de Kentucky aux États-Unis4. 28 jours qui portent presque la trottinette au rang d’objet jetable ou consommable. D’autres estimations parlent de 90 jours – ce qui n’est pas mieux quand on sait qu’aucun programme sérieux de réparation des trottinettes5ou de recyclage des batteries n’existe. Aussi, de nombreux défauts de conception ont forcé les opérateurs a rappeler des pans entiers de leur flotte : Lime a ainsi rappelé 2000 machines aux États-Unis présentant un risque d’incendie, et retire progressivement d’anciens modèles de ses flottes qui étaient dénoncés pour leur fragilité6– ce qui relève d’un pur gâchis, en plus de mettre les usagers en danger. La courte espérance de vie des machines est en grande partie attribuable à l’intensité de l’usage de chaque objet sous le régime de l’utilisation « partagée » – qui rend la durée de vie de chaque trottinette totalement ridicule au regard de son coût social et écologique de fabrication. Et jusque dans nos rues, le coût social des trottinettes est bien réel.

Les juicers, les nouveaux travailleur/euse.s précaires de l’économie du partage

Le lancement des trottinettes en France a signé l’émergence d’un « nouveau métier » : les chargeurs, ou « Juicers ». Serait-ce ici un des nouveaux emplois si chouettes de la nouvelle économie libérale-verte qu’on nous promet depuis tant d’années ? Quelques recherches rapides permettront à chacun.e de lire moult témoignages sur l’organisation du travail promues par les entreprises qui proposent des trottinettes – symptomatiques des dynamiques contemporaines d’ubérisation des métiers de service et de la précarisation constante des emplois.

Les trottinettes ont suscité un certain intérêt médiatique quant à la nouvelle forme de travail qu’elles impliquaient, assez loin des images marketing d’une modernité sans effort et sans coût. Il s’est avéré que des dizaines de fourgonnettes empilaient dans leur coffre des trottinettes la nuit ou que, discrètement, on apercevait des personnes empiler 4 trottinettes sur une pour déplacer les objets d’un point A vers un point B. Quel est cet étrange trafic ?

Ces gens, dans la diversité des formes matérielles que prend leur activité, sont les « juicers » – on apprécie déjà ce néologisme/anglicisme qui vient de « juice » pour électricité. Tout bêtement, iels rechargent les trottinettes dont l’autonomie est évidemment restreinte – annoncée entre 25 et 50km par charge pour les batteries des modèles utilisés par Lime, pouvant descendre jusqu’à 15km d’autonomie dépendant du poids transporté ou de la pente7. Les juicers sont dans leur quasi-totalité8, comme les livreurs ubereats & deliveroo ou les chauffeurs uber, des micro-entrepreneurs : iels organisent leur travail comme iels veulent et ne sont pas directement géré.es par la société qui fait ‘appel à leur service’ en termes d’horaires, de transport, de cadences… en théorie. Cependant, les contraintes de ce type d’activités sont immenses à commencer par le statut de micro-entrepreneur lui-même : de plus en plus utilisé pour les petits métiers de service déjà précaires à la base, ce statut ne donne droit qu’à très peu de garanties en matière de droit du travail et d’assurance. Pas d’arrêts maladie, pas de congés, accidents du travail très mal couverts, avec un droit au chômage existant mais extrêmement restrictif. Pas de garantie, non plus quant à vos revenus ou activités futures rendant difficile l’accès au logement ou au prêt. Ce statut nettement favorable à l’employeur considère le ‘pourvoyeur de service’ comme un contractant externe, une simple variable d’ajustement envers laquelle il n’aurait aucune responsabilité. À titre d’exemple, les opérateurs de trottinettes ayant récemment quitté le marché parisien laissent tous leurs « juicers » sur le carreau sans dédommagement d’aucune sorte. Pour ne rien gâcher, Bird, Lime et consorts ont sous la main une vaste population de personnes précaires ou en recherche d’emploi qu’il est possible de séduire avec ces petits jobs d’appoint à l’heure de la promotion fébrile de la flexibilité. Au départ, l’emploi de juicer était vanté comme un emploi « en plus », permettant d’arrondir un peu les fins de mois – tablant déjà sur les travailleur.se.s et étudiant.e.s pauvres. En réalité, si certains juicers cumulent plusieurs jobs, beaucoup s’y consacrent à temps plein par nécessité, et peinent à y trouver leur compte entre la faiblesse des revenus, leur irrégularité et les charges liées au statut de micro-entrepreneur.

Récemment, la mairie de Paris a annoncé que le marché des trottinettes parisien sera attribué à quelques prestataires et que des « critères sociaux » seront pris en compte lors de l’évaluation des dossiers. Lime et Bird ont donc annoncé dans la foulée qu’ils allaient cesser de faire appel à des micro-entrepreneurs pour le marché parisien à compter du 21 Octobre prochain9. Bird a fait le choix d’embaucher en interne, en CDI mais Lime a annoncé qu’ils embaucheraient certains juicers, en même temps qu’ils feraient appel à des « sociétés de chargeurs professionnels », se tournant ainsi vers un régime de sous-traitance plutôt que d’embaucher eux-mêmes tous les travailleurs nécessaires au déploiement de leurs opérations. En bon samaritain, ils ont même annoncé qu’ils aideraient certains de leurs juicers à créer « leur propre structure » de recharge de trottinette – ce qui ressemble plus à un énième coup de comm’ qu’à un engagement plausible. Par le recours à un prestataire externe comme « solution » sociale, Lime entend diluer sa responsabilité dans la multiplication des emplois précaires, en transférant cette charge à une société de sous-traitance anonyme, interchangeable, véritable variable d’ajustement dans le business de la firme… Avec en bout de file des travailleurs toujours aussi jetables que les précédents. Les conditions (de contrat, d’horaires, de sureté…) qui motiveront le choix de ce prestataire sont évidemment restées floues suite à cette annonce. Lime et Bird laissent ainsi plus de 100 personnes dans une situation de grande incertitude suite à ce changement en Ile-de-France.

Est-ce que les nouveaux engagements de Bird et Lime signifient la fin des juicers ? Pour la région de Paris, il est impossible de savoir précisément combien de personnes seront embauchées et à quelles conditions, ainsi que de savoir de quoi sera fait le quotidien des chargeurs de trottinettes professionnels employés par les prestataires de service… Mais il y a fort à parier que la façon dont fonctionnent les services des opérateurs de trottinettes ne sera pas radicalement changée. Partout ailleurs, dans leur grande hypocrisie, Bird, Lime et consors continueront de faire appel à des juicers micro-entrepreneurs payés à la tâche.

La trottinette, un mode de déplacement sans effort ?

Le métier de juicer s’exerce selon des horaires décalés. Il faut, dès 22h et jusque tard dans la nuit, partir à la chasse aux trottinettes déchargées à l’aide de l’application de géolocalisation de la marque auprès de laquelle vous exercez. Aller chercher la trottinette (ou plutôt les trottinettes) et les ramener, par vos propres moyens et à vos risques, là où vous comptez les mettre en charge, que cela soit chez vous, dans un garage ou un local en location. La charge prend entre 3 et 5H, et vous devez ensuite les ramener avant une heure assez matinale (généralement 7H30) à l’endroit désigné par l’application. Là, de nombreuses règles s’appliquent sur la disposition des trottinettes – 20/30cm d’écart, guidons tournés à gauche – pour aligner correctement les pantoufles 2.0 des cadres métropolitains. À savoir que ces règles de mise en place sont vérifiées aléatoirement, et que des trottinettes mal mises ou arrivées trop tard sont moins voire ne sont pas du tout payées10.

Le travail de juicer est un métier difficile : en plus des horaires de nuit laissant peu de place au sommeil, il faut compter entre 12 et 18 kg par trottinette11. C’est aussi un métier assez mal payé : si les entreprises annonçaient au départ des tarifs entre 15 et 20€ par objet rechargé, les prix ont été divisés alors que les juicers s’engageaient, jusqu’à tomber à 5€ par trottinette aujourd’hui. Il faut donc ramasser de plus en plus de machines pour avoir un revenu, quitte à embaucher des personnes au black, à investir de sa poche dans un véhicule… Au départ, chaque juicer reçoit 10 chargeurs – sous-entendant une limite de 10 objets chargeables par nuit par personne – néanmoins, avec le turn-over important dans le métier, un vaste marché des chargeurs s’est développé en ligne, permettant ainsi à certains de mettre en place des « fermes » à trottinettes dans des locaux en location voire dans des garages, branché sur l’alimentation collective12 ou même sous les ponts de la capitale, à l’aide de générateurs électriques.

Certains sont équipés de fourgons, souvent vieux, assez polluants et couteux en carburant, d’autres les empilent une à une sur un autre engin électrique. Certains exercent chaque jour, d’autres ponctuellement. Bref, le climat est à la concurrence puisque la chasse aux trottinettes fonctionne selon le merveilleux principe du « premier arrivé, premier servi » (a.k.a « Battez-vous ») entrainant une véritable course, parfois violente, aux trottinettes géo-référencées.

Ubérisation et précarisation : le prix des nouvelles habitudes bourgeoises

L’ubérisation d’un emploi consiste en la refonte ou l’apparition d’un métier qui repose sur la mise en relation directe entre un client et un pourvoyeur de service par le biais d’une application. Ici, la mise en contact se fait entre l’amateur de trottinette et le service de location de trottinette – dont la pérennité repose sur le service de recharge des juicers, lui aussi exécuté via une application. Le cas des trottinettes est frappant car l’objet de la trottinette lie des situations sociales assez drastiquement opposées. D’un côté, un profil type d’homme aisé, cadre, qui utilise la trottinette avant tout pour ses loisirs et le tourisme ou pour gagner quelques minutes entre la bouche de métro et la porte de son bureau. De l’autre, un.e travailleur.se précaire, effectuant de nuit un travail pénible, risqué et mal rémunéré. À la merci des tarifs affichés par l’application, il existe très peu de marge de manœuvre pour les juicers qui souhaiteraient demander de meilleures conditions de rémunération ou d’exercice. Comme dans le cas des mobilisations – difficiles – des livreurs à vélo Deliveroo, si une personne fait grève, l’entreprise donnera simplement la tâche à une personne disponible et non-gréviste.

Cette nouvelle forme de mobilité et de travail apparait dans un contexte général de démultiplication des jobs précaires, sur des tâches du quotidien qui sont de plus en médiatisées par l’économie numérique. L’air de rien, on fait appel à un livreur par ci, un chauffeur par-là, et indirectement à un juicer la nuit. L’ensemble de ces jobs qui entourent les personnes – surtout les personnes riches – qui s’offrent régulièrement ces services contribue à mettre à leur service direct et quotidien des centaines de personnes précaires, tout en entretenant une façade marketing de modernité sans effort et sans tache. On pourrait dire que c’est un nouveau prix « invisible » des habitudes bourgeoises, mais quoi de plus visible que la personne qui vous livre votre repas ? Comment ne pas voir que quelqu’un a aligné vos trottinettes comme des souliers sous le sapin ? L’indifférence et le mépris (de race, de classe) sont les marques de cette relation d’ignorance confortable que nous propose l’ubérisation des emplois de service.

Mais finalement, quoi de différent entre les personnes qui nettoient les gares ou les rues, et le juicer qui recharge et redéploie votre trottinette du matin ? Tout simplement, l’un est un service non-excluant : tout le monde peut profiter de la propreté d’une gare ou d’une rue ; l’autre, est un service personnel, et même personnalisé – qui coûte cher et qui rapporte peu. Toute la plus-value étant captée par des requins en costards, nouveaux gagnants de cette économie de l’investissement à perte, de la mise en concurrence des pauvres et de l’irresponsabilité la plus assumée.

Capitalisme du « partage » et de la surveillance

Car en effet, le marché des trottinettes illustre de façon criante comment le capitalisme combine de façon absurde les injonctions du temps présent : écologie, mobilité, rapidité, simplicité… Sur le papier, les trottinettes cochent toutes les cases de ce futur lisse des smart-cities vertes où la technologie et l’économie des données seraient au service d’un nouveau capitalisme vert, source de prospérité pour tou.te.s. Et ce discours fonctionne : ces entreprises multiplient les levées de fonds pour se lancer sur toujours plus de marchés en même temps… consommant du même coup des équipements technologiques de pointe en masse, rapidement mis au rebus – même pas amortis dans leur prix d’achat13. Bird, leader international des trottinettes basé dans la Silicon Valley, a dépassé le milliard de dollars de levés pour le financement de ses activités, soutenues par quelques petits investisseurs méconnus comme Google ou Uber, voire rachetée par Ford comme la compagnie Scoot.

Arrivés en masse et ayant inondé les rues de leurs machines dans une stratégie d’implantation agressive, les entreprises de trottinettes ont eu pour objectif de créer le buzz en se rendant visible dans tous les quartiers riches et touristiques de la capitale. Visible quitte à en être très gênant, à privatiser une bonne part de l’espace public – déjà rare – réservé aux piétons et à le détourner à des fins de communication et de marketing intrusif. Cette stratégie – en plus du reste – force les mairies et l’État en général, à réguler a posteriori les pratiques des compagnies. Surfant sur les vides juridiques, il s’agit là d’un business qui repose sur le contournement de la loi pour la faire plier à son avantage. Ainsi, le modèle d’exploitation actuel ne saurait être rentable pour les compagnies, vu les régulations à venir, vu la faible durée de vie des trottinettes, et vu le grand nombre d’opérateurs en concurrence. Dans la continuité de l’aberration écologique que constitue ce business, la flotte parisienne est aujourd’hui estimée à 15 000 engins et promise à croitre vers 40 000 d’ici 202014. Bref : cette flotte est totalement surdimensionnée par rapport au nombre d’usagers potentiels. Tous les opérateurs avancent ainsi à perte, cassant les paies des juicers, matraquant l’espace public de leur communication : les derniers debout seront ceux qui auront les plus gros investisseurs pour combler les pertes et se repaitre d’un quasi-monopole sauvagement acquis. Déjà, 6 opérateurs ont dû suspendre leurs services en Juillet 2019, face aux coûts de l’entretien de la flotte et à son faible taux de rentabilité du fait de l’usure des machines et du vandalisme (!)15. Mais si ce commerce n’est pas rentable, qu’est-ce donc qui intéresse les géants comme Google qui alimentent de millions le capital de ces entreprises ? Derrière le bête usage des deux roues, il s’agit de faire céder les gens face à ce nouveau « besoin » de mobilité connectée, de créer des piétons 2.0.

Des piétons 2.0 parce que l’usage de tout objet connecté produit à la fois un service pour lequel le client paie, en même temps qu’il produit, pour le compte de la société en question et ses partenaires une masse de données exploitables et, elles, fort rentables. En téléchargeant l’application d’une des sociétés de trottinettes en « free-floating », l’utilisateur/ice autorise l’accès et le stockage de ses données de géolocalisation sur toutes ses courses. Ce sont donc autant de données précieuses sur les habitudes de trajets porte-à-porte qui sont générées et stockées, pour être potentiellement vendues à des sponsors et des publicitaires. De la durée de vos visites chez vos amis à la fréquence de vos rendez-vous chez le médecin, les données ainsi collectées sont plus intimes qu’il n’y parait. Comme souvent, la cession de vos données est irrévocable et définitive, quand bien même vous supprimeriez votre compte ou désinstalleriez l’application – à moins de formuler une demande expresse selon les droits ouverts par les normes européennes et nationales en vigueur sur les données personnelles.

Ces problèmes quant aux données personnelles et à la vie privée se surajoutent, comme toujours avec les objets connectés qui pullulent dans nos vies, aux risques de bug ou de piratage des serveurs de sociétés pour qui la sécurité numérique passe souvent au second plan. À titre d’exemple pratique, une faille des trottinettes Xiaomi M365 anciennement utilisées par Bird permettait de hacker une trottinette dans un rayon de 100m grâce à une application craquée de la marque Xiaomi destinée aux particuliers. On pouvait alors contrôler le freinage et la vitesse de la machine depuis l’application en dépit des commandes manuelles exercées.  De même, un bug dans l’application d’une mise à jour du système Lime en Suisse et en Nouvelle-Zélande a déclenché un freinage d’urgence de tous les objets de la marque, blessant des dizaines de personnes16. Dédommagés par un geste commercial leur offrant 15min de crédit gratuit17 (grands princes !), les usagers ayant fait l’expérience de ce premier bug ont eu un avant-gout du danger matériel que représentent les objets connectés dont la propriété, l’entretien et le fonctionnement nous échappe totalement.


Tu ne posséderas rien, tu loueras tout. Voilà le nouveau slogan par lequel on nous propose, le temps d’un trajet, d’un repas, d’une story insta de faire l’expérience d’un luxe qu’on ne peut pas s’offrir ou qu’on refuse de s’offrir par peur de l’engagement. Acheter et entretenir une trottinette ? C’est trop pour moi, employons plutôt des centaines de personnes précaires pour le faire à ma place – quitte à rincer, aux passages, les nervis de la start-up nation et à leur filer, en prime l’intégralité des informations sur nos déplacements, nos loisirs, notre quotidien. Les trottinettes en free-floating ne sont pas juste des objets gênants : c’est la crème du capitalisme de surveillance, de la tech-jetable et de la dépossession du travail. Sous ses airs enfantins et rigolos, c’est un système qui avance à visage couvert. En focalisant exclusivement les débats et les régulations sur la sécurité des usagers et des piétons, on ferme les yeux sur l’organisation matérielle de cette économie « verte » et libérale – pour la qualifier d’économie du partage quand, en fait, elle dépossède et exploite. L’expansion agressive des trottinettes comme moyen de déplacement branché doit être combattue afin de crèvent ces « start-up » au « business model » inhumain.

Pour combattre chaque jour l’économie de la trottinette en free-floating, le vandalisme généralisé et festif reste notre meilleure arme. Déjà six opérateurs ont suspendu leurs services dans la capitale en Juillet 2019, face au coût exorbitant de l’entretien des machines – beaucoup ont dénoncé le poids financier du vandalisme qui les force à repenser leur modèle commercial et même leurs modèles de machines. Pour poursuivre cet effort collectif, voici quelques conseils pratiques pour détruire ces machines et en faire payer les propriétaires :

  • Allier simplicité et efficacité : la trottinette se déclenche par flash-code – c’est son point faible. Si une égratignure ou un graffiti venait ruiner ce flash-code, la trottinette serait malheureusement indéblocable (jusqu’au remplacement du flashcode) – faisant au passage marcher quelques kilomètres aux jeunes cadres en quête désespérée d’une machine fonctionnelle. À Lyon, une vaste opération de sabotage a donc rendu inutilisables de nombreuses machines d’un simple trait de peinture. Attention : certaines trottinettes ont plusieurs flashcodes ou des codes de secours, ouvrez l’oeil !
  • La nouvelle législation nous ouvre des portes : les trottinettes sont désormais interdites de stationnement sur le trottoir – sous peine pour la compagnie de payer une amende de 35€ (Attention : cette amende peut aussi être payée directement par l’usager s’il est pris sur le fait). À Paris, la municipalité a aussi fait retirer des trottinettes mal garées pour les envoyer à la déchetterie, jusqu’à ce que l’opérateur paye 35 € supplémentaires pour récupérer l’engin. Pour éviter les problèmes, la compagnie Lime a même embauché 50 personnes pour replacer les trottinettes mal-garées. Faisons les payer et créons des emplois : faisons des tas de trottinettes sur les trottoirs (notamment sur les trottoirs non-accessibles aux personnes en situation de handicap moteur, ou sur les parvis de grandes institutions/entreprises).
  • Les trottinettes s’empilent bien – notamment dans les poubelles. En plus ça les regroupe alors si certaines sont déchargées, ce sera le bingo pour le juicer arrivé en premier.
  • Il arrive aussi que les trottinettes fassent de mauvaises chutes, pouvant endommager voire briser l’objet. Et c’est une mise au rebus directe pour les objets sans guidons, sans roue, sans batterie…On a aussi pu lire dans la presse que le fait de ramasser les trottinettes cassées constituait une promotion par rapport au statut classique du juicer chargeant des objets fonctionnels… Mais que cela constituait une perte de temps pour les juicers qui découvraient les objets cassés. À débattre, donc.
  • On a vu des vidéos de personnes jetant à l’eau des trottinettes. Si ce geste désespéré se comprend, c’est plus un emmerdement pour les poissons et autres trucs marins en tout genre plutôt que pour l’objet en soi. Et oui, le lithium, ça pollue vraiment pas mal.
  • Certaines trottinettes ont subi un baptême du feu – des images impressionnantes sont disponibles sur le très réputé compte instagram @Birdgraveyard ou l’excellent compte Twitter @TrottinetteFDP. À savoir que brûler du lithium n’est pas forcément recommandé, en dehors des situations où aucun autre combustible ne serait disponible que vous auriez urgemment besoin de braiser du poulet.
  • D’autres personnes cachent aussi les trottinettes dans des lieux inaccessibles ou privés. S’il peut être drôle d’imaginer un cadre supérieur escalader avec sa malette la grille de votre cours d’immeuble pour y récupérer son uberpatinette, on peut aussi se dire que le juicer qui se cassera la cheville – à ses frais – à ce jeu-là ne vous trouvera pas très camarade…
  • Les câbles de freins sont généralement apparents. Alors oui, on peut les couper. Néanmoins c’est extrêmement dangereux pour les usagers de trottinettes, certes, mais aussi tout le reste des piétons, vélos, scooters, et même pour les juicers qui acheminent et rechargent. Bref, c’est l’une des solutions les plus dangereuses.

Bref : soyons créatif.ve.s, soyons nombreu.x.ses. Les entreprises tablent toutes sur la réduction du vandalisme après le buzz des premiers mois. Ne les laissons pas se réjouir de l’« acceptation » de leurs produits : refusons de les utiliser et sabotons leurs machines.

  1. http://transports.blog.lemonde.fr/2019/06/06/enquete-inedite-utilisateurs-trottinettes-electriques/
  2. https://www.liberation.fr/depeches/2019/08/12/trottinettes-electriques-une-association-de-victimes-recue-par-le-gouvernement_1745016
  3. https://www.wired.co.uk/article/lithium-batteries-environment-impact
  4. https://www.liberation.fr/planete/2019/03/07/une-trottinette-partagee-a-une-duree-de-vie-de-28-jours_1713419
  5. À l’exception peut-être du nouveau programme de réparation déployé par la marque Dott. Source : http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/trottinettes-electriques-a-paris-l-operateur-voi-de-retour-mercredi-prochain-04-07-2019-8109438.php
  6. https://www.presse-citron.net/lime-rappelle-trottinettes-pourraient-casser-quand-roulent/
  7. https://gyronews.com/ninebot-es1-test-de-trottinette-electrique-by-segway-1393/
  8. Exception faite des juicers de la marque Flash si l’on en croit son patron, cité dans un article du Monde, qui avance que les juicers sont chez lui en CDI et demande une prise en compte du « volet social » dans la régulation des activités des opérateurs de trottinettes : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/05/10/le-projet-de-la-mairie-de-paris-pour-mettre-fin-au-grand-bazar-des-trottinettes_5460714_823448.html
  9. https://www.bfmtv.com/economie/bird-et-lime-ne-vont-plus-faire-appel-aux-juicers-pour-recharger-leurs-trottinettes-a-paris-1761968.html
  10. http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/profession-juicer-a-paris-dans-la-jungle-des-chargeurs-de-trottinettes-17-02-2019-8013783.php
  11. http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/profession-juicer-a-paris-dans-la-jungle-des-chargeurs-de-trottinettes-17-02-2019-8013783.php
  12. http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-trottinettes-branchements-sauvages-en-sous-sol-13-06-2019-8092623.php
  13. https://www.bcg.com/fr-fr/publications/2019/promise-pitfalls-e-scooter-sharing.aspx
  14. http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/trottinettes-velos-et-scooters-electriques-en-libre-service-a-paris-la-ville-va-instaurer-une-redevance-21-03-2019-8036757.php
  15. https://www.nouvelobs.com/societe/20190702.OBS15313/trottinette-electrique-a-paris-la-moitie-des-operateurs-suspendent-leur-service.html
  16. https://www.presse-citron.net/lime-nen-na-pas-fini-avec-les-problemes-de-fiabilite-et-de-dangerosite-de-ses-trottinettes-electriques/
  17. https://www.ictjournal.ch/news/2019-01-14/les-e-trottinettes-suisses-de-lime-font-des-victimes-les-roues-se-figeaient-a

Articles en lien

Partager