Ils veulent effacer la Palestine de la carte

Jeudi 13 août, l’administration Trump annonçait officiellement que l’accord Abraham venait d’être signé entre les Émirats arabes unis et Israël, sur la base d’une négociation tripartite incluant les USA. L’accord officialise l’harmonisation des rapports entre Israël et les EAU, stipulant notamment la facilitation « des investissements, du tourisme, des vols directs, de la sécurité, des télécommunications, de la technologie, de l’énergie, de la santé, de la culture, de l’environnement, et l’établissement réciproque d’ambassades… ».

Un partenariat de recherche sur la COVID-19 est même évoqué entre ces deux pays, à la pointe de la technologie au Moyen-Orient. En ce qui concerne la « résolution du conflit israélo-palestinien » vaguement évoqué en fin de texte, Israël s’engage à suspendre le processus de colonisation sur les territoires cisjordaniens que le plan Trump plaçait sous sa souveraineté.

Cet accord est le fruit d’un processus de normalisation des rapports diplomatiques entre les EAU et Israël, initié en 1994 lorsque Mohammed Ben Zayed, alors chef des armées, cherchait à faire l’acquisition de chasseurs F16. Cette transaction nécessitait l’accord tacite Israël, comme pour tout ce qui concerne les livraisons d’armes des USA vers des pays arabes au Moyen-Orient. Dès lors, les liens non-officiels unissant les deux pays n’ont cessé de se développer, sur le plan économique mais aussi diplomatique.

Ce rapprochement s’explique d’un point de vue stratégique, afin de contrer l’expansionnisme iranien dans la région. Mais également sur le plan de la coopération sécuritaire, car les EAU comme leurs voisins du Golfe resserrent la vis plus que jamais dans la crainte de voir ressurgir le spectre des « printemps arabes ».

En reconnaissant diplomatiquement Israël, les EAU rompent définitivement avec les clauses du plan ABDALLAH, ou Initiative de paix arabe, proposé en 2002 lors du sommet de la Ligue arabe, et signé en 2007 au sommet de Ryad. Ce plan conditionnait la paix avec Israël et sa reconnaissance par la Ligue arabe à la création d’un État Palestinien dans les frontières de 1967 (incluant les territoires de Cisjordanie occupée, la bande de Gaza, avec Jérusalem-Est pour capitale) et une solution dite « acceptable » pour les réfugiés.

Un soutien de façade, insuffisant bien sûr pour faire oublier les nombreuses trahisons, notamment celles de 1967 et 19731, et peu satisfaisant pour une grande partie des Palestiniens, mais qui maintenait un minimum de pression diplomatique sur Israël. En signant le plan Abraham, les EAU font reculer plus que jamais la perspective d’un État Palestinien digne de ce nom et entérinent la situation d’apartheid et le processus de colonisation en cours. Car bien évidemment la « suspension » de la colonisation est comme toujours dépendante du bon vouloir d’Israël.

Mais surtout, l’habileté des américains, et de Jared Kushner en particulier, consiste à trouver de nouveau un accord entre Israël et un État arabe en contournant tout à fait l’interlocuteur Palestinien, le reléguant au vide, décidant de son destin à sa place. Ainsi, les Palestiniens sont à la fois invisibilisés et infantilisés. Multiplier les interlocuteurs arabes d’Israël, pourvu qu’il ne s’agisse pas des Palestiniens ou des États alignés sur Téhéran, permet à l’évidence d’effacer la Palestine de la carte de la diplomatie arabe, d’étendre la marge de manœuvre de l’État sioniste, l’hégémonie US et des marchés fructueux avec les pays du golfe. Les EAU prouvent en cela qu’ils tiennent leur bonne place parmi les États arabes félons, satellites des USA, Bahreïn et Arabie Saoudite en tête, qui harmonisent leurs rapports avec Israël depuis des décennies.

Bien sûr, la question des rapports des pays arabes à la Palestine et du soutien effectif ou non qui lui est apporté, mériterait bien plus qu’une brève. Les rapports entre l’ensemble des États arabes et la Palestine est depuis toujours pétri de contradictions, entre soutien réel et contrôle, recul et engagement, alliance et trahison sur le terrain, selon les spécificités des situations territoriales, la défense de la cause arabe et/ou la volonté de prendre la tête de son leadership.

On sait entre autres raisons que le soutien financier et diplomatique à certaines composantes de la résistance Palestinienne en provenance des pays du Golfe, dépend de la nécessité de concilier une idéologie religieuse et le fait qu’Al Quds et ses lieux saints restent occupés par les israéliens, soutenus par leurs alliés américains également alliés des pays du Golfe. De son côté, le mouvement national palestinien est depuis toujours obligé de jouer sur plusieurs terrains à la fois, entre ambitions révolutionnaires ou étatiques et constructions d’alliances indispensables à sa survie, alternant continuellement posture de combattant et de diplomate2.

Aujourd’hui la Palestine est prise entre axe de la résistance et axe des « modérés ». Les différentes factions palestiniennes essayant de tirer leur épingle du jeu. Si cela fait un moment que l’Autorité Palestinienne regarde plutôt du côté des pays du Golfe, alors que le Jihad Islamique et le FPLP sont plutôt alignés sur l’axe de la résistance, Fatah a tout de même reconstruit ses liens avec la Syrie et l’Iran depuis 2015. Tout comme le Hamas qui s’était détourné de l’axe de la résistance après la guerre civile syrienne, n’a jamais tout à fait rompu avec le Hezbollah et revient depuis quelques années dans le giron iranien.

Mais avec cet accord, les Palestiniens n’ont plus leur mot à dire, leur existence politique se réduisant inéluctablement tout comme leur territoire. On peut négocier l’avenir de la région et leur propre avenir, sans qu’ils soient présents. L’Organisation de Libération de la Palestine n’est plus un interlocuteur international. Et on voit mal comment la manne financière des EAU pourrait continuer d’affluer vers la Palestine désormais. Pour pallier à cette absence de soutien on peut supposer que les factions plutôt liées au Golfe vont désormais se tourner vers les pays de l’axe de la résistance. Ce qui amène le ministre des affaires étrangères iranien à qualifier l’opération de « stupidité stratégique d’Abou Dhabi et de Tel-Aviv qui renforcera sans aucun doute l’axe de la résistance dans la région ».

Certes, l’Iran ne s’est pas rendu coupable des mêmes trahisons que de nombreux États arabes envers les Palestiniens, mais il n’empêche qu’en l’absence d’un financement venant du Golfe, ceux-là verront leur force matérielle et surtout leur marge de manœuvre considérablement réduite.

Ils veulent effacer la Palestine de la carte
  1. Suite à la défaite arabe de 1967, les pays du Golfe en position de force au sommet de Karthoum, adoptent une résolution de trois « non » hostiles à Israël (non à la reconnaissance d’Israël, non à la négociation, non à la paix ) mais renoncent dans le même temps à l’embargo pétrolier sur l’occident, afin de conserver des relations privilégiées. En 1973, lorsque les mêmes pays se mettent d’accord pour l’embargo, ils n’effectuent qu’une privation très temporaire, afin de démontrer leur force, asseoir leur pouvoir et assurer une cohésion inter-arabe autour de la redistribution de la rente pétrolière. Ces deux opérations n’eurent jamais pour conséquence un changement de politique des puissances occidentales vis-à-vis de la Palestine ou d’Israël, mais bien plutôt de redéfinir leurs rapports commerciaux avec les pays du Golfe. Voir Nadine Picaudou, Le mouvement national Palestinien, p.71, L’harmattan, Paris, 1989.
  2. Nicolas Dot-Pouillard, La Mosaïque éclatée, une histoire du mouvement national palestinien (1993-2016), p155, Actes Sud, Paris, 2016.
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