Dossier – Que se passe-t-il en Serbie ?

Depuis mardi dernier, des manifestations de masse et des émeutes touchent différentes villes de Serbie, dont la capitale Belgrade où des foules de plusieurs milliers de personnes se rassemblent chaque soir devant le Parlement. Alors que la situation sanitaire est alarmante, les manifestants mettent en accusation la gestion de la crise du coronavirus par les autorités ainsi que, plus largement, le régime autocratique, néolibéral et corrompu du président Aleksandar Vučić1. Nous avons traduit trois textes rédigés par des militant-e-s locaux de différentes organisations, permettant d’y voir plus clair quant aux réalités et aux enjeux du mouvement en cours. Quelles sont les causes du mécontentement populaire ? Quel est le rôle de l’extrême-droite au sein des manifestations ? Est-il possible d’envisager une alternative à l’opposition désastreuse entre désir d’occident et réaction nationaliste ?

Le premier texte revient sur la chronologie des événements et dresse un état des lieux de la contestation, le second affirme la nécessité d’une intervention de gauche au sein des dynamiques actuelles et en dessine les contours, en termes de mots d’ordre et de revendications politiques. Enfin le troisième est un billet d’humeur à la première personne qui, s’il se montre pessimiste quant à l’issue du mouvement en cours, soutient que l’explosion de rage à l’oeuvre en Serbie marque une rupture irrémédiable.

Mouvement de masse et tentative de démobilisation étatique

Du gaz lacrymogène, des balles en caoutchouc et des matraques contre des jeunes à mains nues ! Papa, c’est pour toi qui es mort alors qu’il n’y avait pas de respirateur ! (…) C’est pour toi et pour mon fils qui vient de naître ! Il n’y avait pas de respirateur à l’hôpital de Zemun alors qu’ils parlaient de livrer des respirateurs aux autres en cadeaux. Papa, c’est pour toi ! Je sais que tu serais fier.

Ceci est une déclaration faite par l’un des manifestants à un journaliste de la chaîne de télévision N1 [qui a couvert les émeutes en direct, NDT] au cours de la première nuit de manifestations le 7 juillet à Belgrade. La plupart des médias étrangers ont décrit le mouvement en Serbie comme une rébellion contre le retour des mesures de confinement, mais cette déclaration fait clairement signe vers autre chose. Le couvre-feu n’a été que la cause immédiate des manifestations et la dernière goutte qui a fait déborder le vase d’un mécontentement qui s’accumule depuis des années parmi ceux qui ont choisi de ne pas voter pour Aleksandar Vučić lors des élections de juin (54,5 % du corps électoral serbe). La décision du président serbe de revenir sur l’annonce du reconfinement après le premier jour de mobilisation n’a pas empêché les gens de descendre à nouveau dans la rue.

Ce mouvement est dirigé contre le régime d’Aleksandar Vučić et son Parti progressiste serbe (Srpska Napredna Stranka, SNS), contre la mauvaise gestion de la crise du coronavirus par l’État, la dissimulation des cadavres à des fins électorales, ainsi que la responsabilité attribuée à la population pour la propagation accélérée du virus. Les manifestations ont commencé comme une expression spontanée d’indignation, avant de devenir le polygone d’une violente campagne démobilisation menée par l’État.

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Le régime Vučić : Covid et châtiment

Le régime d’Aleksandar Vučić et l’appareil du Parti progressiste serbe ont réussi à privatiser presque complètement les institutions étatiques, municipales et publiques à leur propre profit, depuis que Vučić est devenu premier ministre pour la première fois en 2014. Dans les années qui ont suivi, de nombreuses personnes ont quitté la Serbie à la recherche d’un travail et de meilleures conditions de vie. Les vies de ceux qui restent en Serbie sont instrumentalisées par le Parti progressiste. Par exemple, l’emploi en Serbie est lié à l’adhésion au Parti progressiste. Ceux qui parviennent à obtenir un emploi grâce à leur adhésion au parti sont obligés de « donner » un pourcentage de leurs revenus au parti. Par le biais du chantage et des privilèges promis, le parti recrute également des influenceurs, les « bots » qui participent régulièrement à des discussions sur les réseaux sociaux.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vučić, tout se dégrade encore davantage en Serbie : le système de sécurité sociale, les soins de santé, les droits des travailleurs, les salaires, la gestion publique, les espaces publics, les droits des femmes et des minorités. Les gens perdent leurs maisons à cause de l’endettement, beaucoup voient leurs revenus bloqués et un nombre croissant de personnes sont obligées de vivre sans des éléments de base tels que l’électricité et le chauffage. Ne pouvant compter sur les services de santé publique, de plus en plus de malades sont contraints de financer leurs frais médicaux par des SMS et des campagnes humanitaires en ligne. La crise du Covid n’a fait qu’amplifier les injustices déjà en place.

En mars 2020, après une brève période de moquerie vis-à-vis du virus, Vučić a dissout le Parlement et déclaré l’état d’urgence. Cela lui a permis d’assumer la position de seul responsable de la gestion de la crise et de se construire une image de sauveur de la nation. Il a utilisé les médias pour présenter les gens comme des individus irresponsables et immatures à qui il faut tout reprocher. Durant la pandémie, la vie était organisée en deux moments : le jour, sans aucune restriction, et la nuit, avec une interdiction totale de circuler. Le couvre-feu policier a parfois été prolongé jusqu’à un confinement de 24 heures le week-end. Les personnes âgées de plus de 65 ans ne pouvaient quitter leur domicile à aucun moment. La sanction pour non-respect des mesures était de 1 300 euros ou une peine de prison. 200 000 personnes ont perdu leur emploi pendant cette période, dans un pays de moins de 7 millions d’habitants. L’état d’urgence a été révoqué le 7 mai lorsque la pandémie a été déclarée sous contrôle.

Le nouveau régime-covid devait fixer les conditions des prochaines élections parlementaires et les procédures de vote. Alors que Vučić se préparait aux élections, les failles du système de santé et la négligence de l’État en matière d’infrastructures sanitaires sont devenues encore plus évidentes qu’auparavant. Les gens mouraient en plus grand nombre. Afin de dissimuler cette situation, Vučić a commencé à manipuler le nombre de décès et les nouveaux cas d’infection dans le pays. Il a utilisé toutes les capacités disponibles pour les élections, sans véritable opposition pour l’affronter et avec l’ancienne opposition qui boycottait le vote. Le jour du scrutin, le 21 juin, dans un bureau de vote, les journalistes ont été surpris de voir un grand nombre d’électeurs se masser au petit matin. En discutant avec la foule rassemblée, il s’est avéré qu’il s’agissait non d’électeurs mais de patients venus à la polyclinique pour le Covid. Après son triomphe aux élections, Vučić a une fois de plus changé de récit. Les personnes « irresponsables » ont été blâmées une nouvelle fois. Pour payer leur « étourderie », elles devaient être punies par un nouveau couvre-feu.  

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Manifestations spontanées et tentative de démobilisation violente

Il ne fait aucun doute que les manifestations ont commencé spontanément. Les gens étaient frustrés à cause des informations contradictoires qu’on leur donnait ; à cause du fait qu’ils étaient injustement accusés de quelque chose qui n’était pas de leur responsabilité mais de celle des personnes au pouvoir ; à cause du manque de respirateurs alors que Vučić prétendait avec arrogance que la Serbie avait plus que ce dont elle avait besoin ; à cause de la situation dans les dortoirs où les étudiants avaient déjà déménagé et étaient sur le point d’être renvoyés chez eux pour la deuxième fois ; à cause du manque de tests disponibles pour le Covid-19 et parce que les gens malades étaient allongés dans les couloirs des hôpitaux pendant que le personnel médical leur criait dessus ; à cause du fait que les systèmes sociaux et de santé s’effondraient et que la vérité était fabriquée.

Les gens ont commencé à se rassembler spontanément devant le Parlement. Il y avait des personnes âgées, des étudiants, des familles avec des enfants en bas âge. Il y avait des sympathisants et des activistes de l’Alliance pour la Serbie (opposition), du mouvement Ne davimo Beograd (littéralement « Ne cédons pas Belgrade »), des militants de l’organisation Krov nad glavom (littéralement « Un toît au-dessus de la tête », contre les expulsions), de l’Union Sociale Démocrate (Socialdemokratska Unija, SDU), des artistes et des travailleurs culturels, mais aussi des groupes d’extrême-droite comme les Narodne patrole (« patrouilles populaires »), Levijatan, ainsi que des travailleurs de l’agence de sécurité privée Protector. Tout a commencé pacifiquement avant de se transformer en un violent affrontement avec la police suite à l’irruption dans l’enceinte du Parlement d’un groupe de militants droitiers chantant des chants nationalistes. Cela s’est produit le premier jour vers 22 heures après que le groupe ait réussi à défoncer la porte de sécurité. À ce moment-là, Srđan Nogo – un ancien député du parti d’extrême droite Dveri, qui a été expulsé du parti pour indiscipline – a tenté de s’imposer comme le leader de la protestation. Il est bien connu pour sa politique anti-immigration et la diffusion de théories complotistes sur la 5G. C’est à ce moment que la manifestation a été divisée en deux groupes : ceux dont l’objectif était de provoquer la police à agir contre la foule afin de bloquer toute tentative d’articuler des revendications, et le reste d’entre nous.  

Après que la police ait réussi à repousser le groupe d’extrême-droite hors du bâtiment de l’Assemblée, les incidents ont commencé à se succéder. Des personnes en colère ont jeté des pierres sur la police et celle-ci a tiré du gaz lacrymogène en réponse. Beaucoup sont partis, mais des groupes de jeunes sont restés et ont affronté les forces de l’ordre. Trois voitures de police ont été incendiées à proximité du Parlement. Plus tard dans la soirée, un policier à la retraite a posté un commentaire sur Twitter, affirmant que les voitures brûlées étaient en fait de vieux modèles qui ne sont plus utilisés par les forces de police depuis de nombreuses années. D’autres ont spéculé sur le fait que ces véhicules auraient été amenés sur place et brûlés par des policiers en civil pour faire escalader le conflit. 

Le jeu du chat et de la souris entre les manifestants et les flics s’est poursuivi jusque tard dans la nuit. Le même scénario s’est répété le lendemain. À la différence que la réponse de la police est devenue encore plus sévère et brutale. Outre les chiens, des cavaliers ont été amenés, tandis que la police a commencé à utiliser des balles en caoutchouc pour chasser les manifestants. Toute la nuit, le centre ville a été rempli de gaz lacrymogènes, parfois directement lancés dans la foule des manifestants. Les images de violences policières ont fait le tour du monde sur les réseaux sociaux.

Les mêmes scènes ont eu lieu à Novi Sad où, le 8 juillet, des manifestants ont lu leurs revendications qui comprenaient le recrutement de personnel médical, la réembauche des travailleurs licenciés en raison de la pandémie, l’annonce du nombre réel de personnes infectées et de décès causés par le Covid-19, la redistribution du budget prévu pour l’Église orthodoxe serbe aux hôpitaux, et la démission des fonctionnaires responsables de la crise. La manifestation à Novi Sad a été organisée sous le slogan « S’ils vous donnent des bâtons, donnez-leur une révolution ! » (Ko tebe pendrekom, ti njega revolucijom). Peu après le début de la manifestation, des pierres ont été jetées sur le bâtiment de la municipalité. Lors des affrontements avec la police, Miran Pogačar, de l’organisation anti-expulsions Krov nad glavom, a été arrêté. Il a été menotté comme beaucoup d’autres. L’activiste de Krov sera détenu pendant 48 heures et accusé d’« incitation à la violence » et de « comportement violent ». L’organisation Krov a fait une annonce :

Miran n’a jamais lancé d’appels à la violence, ni n’a été impliqué dans les incendies et les pillages de bâtiments de la ville qui ont suivi. En réalité, il a mené la marche loin des groupes de provocateurs et des hooligans de droite qui créent le chaos, empêchant ainsi une nouvelle escalade de la violence.

Le 9 juillet, plusieurs militants et organisations de gauche ont publié une déclaration publique dans laquelle ils condamnaient les violences policières. L’Union Sociale Démocrate a condamné la violence provoquée par l’extrême droite et a justifié la colère des manifestants :

La violence organisée des groupes de hooligans empêche la colère justifiée de la population de s’exprimer et de se concrétiser. Les gens sont en colère à cause du gouvernement irresponsable d’Aleksandar Vučić, de sa négligence des vies humaines et du blâme cynique qu’il a fait porter au peuple pour la nouvelle propagation de l’épidémie. Ce cynisme est appuyé par divers groupes de droite qui, au lieu de rechercher les responsables de l’effondrement du système de santé publique – ce qui serait soutenu par la majorité des personnes réunies – préfèrent parler des migrants et du Kosovo, pour transformer la manifestation en une parade nationaliste et complotiste, et placer diverses personnes douteuses à la tête du mouvement. Ainsi, ces groupes deviennent des idiots utiles des voyous et de la police, tandis que la colère justifiée des gens est minimisée et rejetée par les autorités.

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Des manifestants ont fait irruption dans l’enceinte du Parlement

Reprendre la main sur le mouvement ?

Le soir du 9 juillet, les premiers à arriver devant le Parlement de Belgrade étaient des groupes de personnes qui tenaient des pancartes « Ne soyez pas manipulés ! Asseyez-vous ! » Ceux qui étaient déjà assis scandaient aux nouveaux venus « Asseyez-vous, asseyez-vous ! » Lors du live diffusé par Ne davimo Beograd, on pouvait entendre des gens analyser la situation, exprimer leur irritation de devoir manifester durant l’épidémie de Covid-19, ainsi que des appels à l’action contre l’expulsion de tout un bâtiment à Niš en raison de dettes impayées. Le seul conflit rapporté par les médias a été une bagarre entre deux groupes présentés comme les « fauteurs de troubles » d’une part et les « manifestants pacifiques » d’autre part. Finalement, les groupes de droite ont été virés du site principal de la manifestation après avoir commencé à jeter des canettes sur les personnes rassemblées pacifiquement. L’extrême-droite a perdu cette bataille, mais n’est pas vaincue.

Les deux premiers jours, le pouvoir a pu manipuler le mouvement en un spectacle de violence partiellement mis en scène afin de dénigrer les manifestants en tant qu’extrémistes et ainsi démobiliser les foules en colère. La question ici n’est pas de choisir entre des tactiques pacifiques ou violentes dans les manifestations, comme certains veulent le faire croire, mais de savoir qui contrôle ces tactiques et quels intérêts sont poursuivis, comme l’a justement remarqué l’Université auto-gérée Svetozar Marković (Samoobrazovani univerzitet) sur les réseaux sociaux. La violence est également un moyen légitime d’exprimer sa colère contre la torture économique, physique et psychologique systémique à laquelle les gens sont exposés, y compris la violence contre les infiltrateurs racistes qui imposent leurs récits chauvinistes tout en aggravant la situation.  

Le jour de l’écriture de cet article – le 9 juillet – il semble que les « manifestants pacifiques » aient repris en main le mouvement. Néanmoins, après deux jours d’affrontements violents avec la police, je me demande s’il s’agit du triomphe des manifestants pacifiques ou du triomphe du gouvernement qui a réussi à pacifier le mouvement. Est-ce une victoire de la Serbie (néo)libérale, « civilisée », la même Serbie qui a promis des changements après la soi-disant révolution du 5 octobre 2001 ou est-ce le début de quelque chose de nouveau et différent ? Je sais ce que j’aimerais voir : des assemblées populaires partout, les gens se réunissant pour discuter de la situation actuelle et une lutte organisée qui serait en mesure de durer. Une lutte dans laquelle nous ne permettrons plus de mettre nos vies entre les mains de ceux qui sèment la politique, l’économie et la culture de mort, une lutte dans laquelle nous gagnerons. Je suis sûr que nous, les personnes qui s’opposent à Vučić et aux crapules de droite, sommes capables d’organiser des réunions et des rassemblements d’une manière responsable et joyeuse qui ne nous expose pas, ni les autres, au virus.  

Ana Vilenica est une chercheuse indépendante, elle fait partie du comité éditorial du Radical Housing Journal et participe au magazine Interface (a journal for and about social movements). Elle est également militante de l’initiative Krov nad glavom sur la question du logement en Serbie.

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Où est la gauche ?

Marks 21 est une organisation marxiste révolutionnaire née en 2008 qui défend la construction d’un parti ouvrier et l’établissement d’une fédération balkanique socialiste. À son initiative un « bloc de gauche » s’est formé lors de la manifestation du 10 juillet à Belgrade, sous des mots d’ordre tels que : « De l’argent pour la santé, pas pour la police », ou encore « États-Unis, France, Monténégro, Serbie : les travailleurs se lèvent, la police tue ».

Soutenir que les manifestations belgradoises, qui ont rassemblé entre 6 et 10 000 personnes les deux premiers jours, sont manipulées (par la chaîne de télévision N1 « payée par CNN », qui lors de la première soirée d’émeutes a représenté le seul et unique exemple de travail journalistique véritable2, par les Russes, l’opposition, ou Vučić lui-même), ou bien qu’il s’agit d’un mouvement droitier dans lequel la gauche n’a pas sa place, revient à considérer comme illégitime, voire inexistant, le large mécontentement populaire provoqué par la répression étatique et la crise sanitaire dont le gouvernement porte la responsabilité. Il s’agit d’une tactique essentiellement défensive, qui fait office de prétexte pour éviter une possible confrontation avec la droite et avec l’État, en attendant un mouvement à venir qui serait politiquement « pur ».

Une gauche qui ne prête pas attention aux raisons du mécontentement est condamnée à ce que sa voix et ses slogans ne soient entendus que dans des salons. Or on s’accordera à dire que dans les salons les mots d’ordre n’ont aucune force politique ni aucun sens.

Il y a plus de cent ans, Lénine a écrit que quiconque s’attend à ce que la révolution se déploie conformément à un modèle imaginaire ne la verra jamais que dans son esprit. De la même manière, la colère que nous voyons dans les rues ne ressemble pas au soulèvement prolétarien rêvé par les gauchistes, mais cette colère n’en est pas moins réelle, authentique et massive. Si nous la laissons être étouffée, nous laisserons passer l’occasion de contribuer à ce que cette colère soit orientée et renforce toutes les luttes qui en Serbie se mènent déjà, sur les lieux de travail et au dehors.

À la différence de la droite qui propose des théories complotistes en lieu et place de la vérité, la gauche part toujours d’analyses du réel, afin de pouvoir, par son intervention, le transformer.

La réalité des manifestations actuelles est telle que personne parmi ceux qui y prennent part ne propose de réponse à même d’orienter cette colère vers de véritables objectifs politiques. La droite les utilise dans l’espoir de faire avancer son agenda moisi. Les provocateurs s’attachent à confondre le peuple révolté avec une masse indisciplinée afin de permettre à la police de le terroriser et d’éteindre sa colère. Jusqu’ici personne ne se préoccupe des raisons de ce mécontentement et de sa possible orientation vers des revendications de lutte concrètes.

La gauche a le devoir d’entrer en scène. Le devoir, car sinon les gens qui descendent dans la rue se démoraliseront, ou bien leur colère sera instrumentalisée par ceux qui ne se battent pas pour des revendications sociales mais pour des intérêts politiciens.

Nous devons contraindre le gouvernement à :

– cesser de prendre des mesures répressives comme réponse à sa propre incompétence

– utiliser ses moyens budgétaires avant tout pour assurer des tests gratuits de dépistage du coronavirus, ainsi que des équipements supplémentaires pour le personnel soignant

– informer l’opinion de toute donnée pertinente concernant l’épidémie.

De telles revendications, conformes aux intérêts et aux désirs du plus grand nombre – obtenir une protection et des soins de santé adéquats, ne pas se retrouver la tête fracassée à cause de revendications sanitaires – doivent être au coeur des manifestations actuelles. Autrement, celles-ci resteront sans horizon ni objectif – et les travailleurs de Serbie sans volonté ni dignité.

Il est temps de porter ces revendications dans la rue. La classe ouvrière et les opprimés les reconnaîtront comme l’expression de leurs intérêts et se battront pour leur réalisation. Où est la gauche, si elle n’est pas là ?

Anja Ilić pour Marks 21

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« Dans les rues se trouve la colère »

J’observe les médias du régime et les politiciens qui sont en état de choc car ils ne comprennent pas ce qu’il se passe. Ces gens vivent définitivement dans un univers parallèle et dans leur délire sont convaincus qu’ils bénéficient d’un soutien populaire de masse et qu’ils sont adulés par le peuple. On dirait qu’ils ont oublié ce qu’est le système politique en Serbie et de quelle manière ils arrivent au pouvoir et sur quelles bases ils ont ce soutien ! Chacune de leurs déclarations leur revient comme un boomerang. Ils sont capables de détecter leurs opposants, Đilas3, Nogo4, Tadić5, Jeremić6, mais ils ne peuvent comprendre que ces personnages sont des coquilles vides qui n’ont aucun soutien au sein du peuple.

Ils tentent de formuler des réponses au mouvement actuel et désirent paniquement trouver l’intérêt de quelque puissance étrangère. Comme ils sont en manque de trouver des leaders politiques – car hormis le groupe d’une centaine de militants organisés autour de Nogo, il n’existe pas une seule force en mesure d’orienter ou de contrôler cette colère populaire (Nogo lui-même ne le peut pas, puisque dans la rue 90% des gens ne savent même pas qui il est) – et qu’ils ne peuvent accuser leur propre camp, ils cherchent qui pourrait bien tirer les ficelles de l’extérieur. C’est pourquoi en premier lieu ils accusent désormais les Russes, ou des puissances occidentales…

Il est clair qu’on trouve de tout au sein de manifestations aussi bigarrées et que chacun tente de se positionner afin de pousser son intérêt propre. Mais dans les rues se trouvent les jeunes et les gens qui vivent dans ce pays, et qui en ont marre de l’hypocrisie. Dans les rues se trouve la colère. Cette colère s’est transformée en chaos. Plus aucun discours rationnel n’est entendu. Aucune force extérieure ne peut tirer les ficelles, si elle ne rencontre pas d’écho sur le terrain.

Aujourd’hui messieurs, vous êtes en état de choc, de ce que votre modèle politique et votre système sont inacceptables pour ces jeunes qui cassent et qui détruisent. Vous ne pouvez pas comprendre que ce sont là vos fils, vos voisins, vos amis, vos proches. Vous ne pouvez le comprendre car vous vous êtes convaincus que tout ce que vous faites, vous le faites bien, alors que la réalité est que nous avons l’un des systèmes électoraux les plus anti-démocratiques d’Europe (quand vous empêchez les gens de s’organiser politiquement et d’articuler leurs revendications, pourquoi vous étonnez-vous de la rue ?), notre système de santé est en ruine, de même que notre économie (le salaire moyen est de 40 000 dinars [environ 340 euros]), les retraites sont misérables (en moyenne elles équivalent à 45% du salaire moyen, tandis que plus de 50% des gens ont une retraite d’environ 22 000 dinars [environ 187 euros], ce qui est en dessous du minimum). Notre jeunesse quitte le pays du fait de cette situation économique catastrophique. Vous expulsez les gens de leurs maisons, vous légalisez la criminalité à travers les oligarques et les mafieux, vous jouissez de votre propre arrogance et vous persuadez les gens que les différents Jutka7 sont des phénomènes normaux qui se comprennent. Vous menez une politique servile envers l’UE et l’OTAN, et vous dites aux gens que s’ils vivent dans la pauvreté c’est pour leur bien. Vous avez détruit l’éducation à tous les niveaux, de la maternelle au doctorat, où il est tout à fait normal désormais d’acheter son diplôme, comme un kilo de pain à la boulangerie. Vous appliquez les accords de Bologne qui transforment le savoir en marchandise, alors que les frais de scolarité sont parmi les plus chers d’Europe en Serbie.

Comme vous le voyez messieurs, c’est vous qui êtes coupables et responsables. Il suffisait d’une goutte pour faire déborder le vase. En réalité, ces jeunes se foutent de tout (sauf, à un niveau abstrait, de la Serbie, ce qui est logique), car avec votre politique vous leur avez ôté tout avenir, vous leur avez ôté le sens même de la vie. C’est vous qui avez éduqué cette jeunesse qui brûle et détruit. Vous lui avez volé son avenir !

Bien sûr, tout cela finira par se calmer et rien d’essentiel ne changera, parce qu’il n’y a pas de force politique qui soit en mesure d’articuler cette colère, il n’y a pas de revendications politiques, mais il restera la colère et la rage, car vos masques sont tombés et vous avez montré votre vrai visage, rien ne sera plus comme avant !

Post Facebook d’Aleksandar Đenić, premier secrétaire de la Ligue de la jeunesse communiste de Yougoslavie (SKOJ – Savez komunističke omladine Jugoslavije)

  1. Vučić est un ancien cadre du Parti radical serbe (SRS, extrême-droite nationaliste) de Vojislav Šešelj. En 2008, aux côtés de Tomislav Nikolić, il en organise une scission sur des bases pro-européennes, d’où naît le Parti progressiste serbe (SNS). Voir Jean-Arnault Dérens & Laurent Geslin, « L’autocrate serbe que Bruxelles dorlote », Le Monde diplomatique, mars 2020.
  2. Alors que la télévision publique RTS, alignée sur le régime, a choisi de diffuser…un film de Jackie Chan au même moment.
  3. Dragan Đilas, homme d’affaires, dirigeant du Parti Démocrate (opposition pro-occidentale), ancien maire de Belgrade.
  4. Srđan Nogo, député d’extrême-droite, ancien membre du parti Dveri, expulsé pour indiscipline.
  5. Boris Tadić, ancien président (entre 2004 et 2012), dirigeant du Parti démocrate.
  6. Vuk Jeremić, membre du Parti Démocrate jusqu’en 2013, ancien Ministre des affaires étrangères. De septembre 2012 à septembre 2013, il préside la 67e session de l’Assemblée générale de l’ONU.
  7. Milutin Jeličić Jutka, ancien maire de la ville de Brus, récemment condamné pour agression sexuelle après n’avoir cessé de fuir ses différents procès.
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