Diego l'anti-impérialiste

« S’il n’avait pas été footballeur, il serait devenu révolutionnaire »

Emir Kusturica

« Ils défendent tous les États-Unis, moi c’est Cuba »

Diego Maradona

Diego Armando Maradona est décédé un 25 novembre, quatre ans jour pour jour après Fidel Castro, dont il s’était fait tatouer l’effigie sur son mollet gauche et qu’il considérait comme son « second père ». Champion du monde avec l’Argentine en 1986, Maradona a marqué l’histoire de son sport, dont il restera l’une des plus légendaires incarnations.

Mais lui qui avait grandi à Villa Fiorito, bidonville surpeuplé et insalubre dans la banlieue sud de Buenos Aires, qui dès son plus jeune âge choisit Boca Juniors, le club populaire de la capitale argentine, contre son rival des quartiers riches River Plate, n’a jamais oublié ses origines prolétaires. Et s’il est un fil rouge qui traverse les différentes étapes de sa vie, de la gloire footballistique aux déboires judiciaires en passant par sa dépendance à la cocaïne, c’est bien une sensibilité anti-impérialiste dont il ne s’est jamais caché.

Un match résume à lui seul la carrière de Maradona. Les images de sa performance lors du quart de finale de la coupe du monde 1986 au Mexique entre l’Argentine et l’Angleterre, ponctuée par deux buts d’anthologie, resteront gravées dans la mémoire de tous les amoureux du ballon rond.

Cette rencontre se déroule alors que le souvenir douloureux de la guerre des Malouines opposant les deux pays est encore dans tous les esprits. Maradona raconte ainsi à Emir Kusturica, dans le film que le réalisateur yougoslave lui a consacré en 20081 : « Nous, les joueurs, on représentait nos morts. Ce sont des Argentins qui les ont envoyés à la mort. Les Anglais n’ont pas appuyé sur un bouton pour les tuer d’un coup. Notre objectif à nous, c’était d’entrer sur le terrain et de jouer au ballon tout en ayant conscience que si on sortait l’Angleterre, on gagnait la guerre du football. Voilà où on a puisé notre énergie. Quand j’ai crié après le but [marqué de la main] j’avais l’impression d’avoir volé un portefeuille aux Anglais. »

Dans cette comparaison malicieuse se lit à la fois l’essence d’une tradition populaire du football argentin dont Maradona était l’archétype2, fondée sur le dribble, la feinte, l’évitement et une certaine dose de roublardise, beaucoup plus que sur la domination physique ou la force brute – mais aussi le pied-de-nez symbolique de tout un peuple qui, l’espace de 90 minutes, met l’Angleterre impériale à genoux.

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Kusturica ajoute : « C’est un miracle si la planète terre n’est pas tombée de son axe le jour où plus d’un milliard de personnes ont sauté de joie à l’unisson pour fêter le but de Maradona contre l’Angleterre en quarts de finale de la Coupe du Monde. La terre a poursuivi sa rotation imperturbable autour du soleil, car ce saut était un saut pour la justice. Dieu lui-même s’est invité ce jour-là : le premier but contre les Anglais a été marqué de la main, même s’il s’agissait d’une compétition de football. C’était l’un des rares moments où un pays lourdement endetté auprès du FMI a triomphé face à l’une des plus grandes puissances. »

C’est un même sentiment de revanche inespérée qui imprègne des millions de napolitains lorsqu’ils voient Maradona débarquer dans leur modeste club au milieu des années 1980. « Avec ses courtes pattes, son torse bombé, sa gueule de voyou et son diam dans l’oreille, Diego était devenu pour nous un vrai Napolitain. […] Son sale caractère, capricieux, indiscipliné, tout cela faisait de lui un vrai fils légitime de la cité », écrit L’Espresso. Maradona arrive en Italie auréolé d’un statut de divinité footballistique, cependant que le peuple méridional ne cesse jamais de s’identifier à lui, le pibe de oro, le « gamin en or », aussi talentueux qu’exubérant3. Car comme l’explique Eduardo Galeano, si Maradona était un dieu vivant il était aussi « devenu une sorte de Dieu sale, le plus humain des dieux, ce qui explique la vénération universelle qu’il a conquise plus que tout autre joueur. Un Dieu sale, qui nous ressemble : coureur de jupons, bavard, ivrogne, avaleur, irresponsable, menteur, vantard. […] Nous nous sommes reconnus en lui pour ses vertus, mais aussi pour ses défauts. »

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Portant à bouts de bras un club qui jusqu’alors n’avait rien gagné, Maradona offre à Naples deux titres de champion d’Italie. « Alors que le SSC Napoli était habitué aux menaces de relégation et aux classements de bas de tableau, Maradona redonne sa fierté à l’ancienne capitale de l’Italie méridionale, une revanche symbolique des terroni (les culs-terreux) du Sud déshérité et stigmatisé sur l’Italie du Nord industrielle et hautaine », explique Mickaël Correia.

Maradona lui-même avait conscience de cette vengeance sociale rendue possible par le football et dont il était le catalyseur : « Les gens pensaient que le Sud ne pouvait pas gagner contre le Nord. Impossible. On s’est déplacé pour aller jouer contre la Juve à Turin et on leur en a mis six. Tu te rends compte une équipe du Sud qui met six buts à l’Avocat Agnelli4 ? »

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En 1987, un an après sa coupe du monde triomphale et en pleine gloire napolitaine, c’est donc un Maradona au sommet de sa célébrité qui rencontre Fidel Castro lors d’un voyage à Cuba. Lui qui revendique s’être pris de passion pour la révolution cubaine à travers les écrits du Che (dont il a le visage tatoué sur le biceps) voue depuis cette entrevue une admiration sans limite pour Castro : « Les politiciens de ce monde accèdent au pouvoir avec le fric. Lui, c’est avec le fusil ». Cette amitié se traduira par de nombreux séjours sur l’île, notamment pour soigner son addiction à la cocaïne. Maradona sera également présent à La Havane lors des funérailles du « líder máximo », en 2016.

De manière générale Maradona n’a cessé de militer pour l’indépendance des peuples sud-américains et de fustiger les prétentions hégémonistes de l’impérialisme US5. Cette année encore, lors d’une conférence de presse après un match de l’équipe mexicaine des Dorados de Sinaloa dont il était l’entraîneur, il affirmait à propos des pressions exercées sur le Venezuela par l’administration Trump : « Les shérifs de la planète que sont ces Yankees croient qu’ils peuvent nous piétiner parce qu’ils ont la bombe la plus puissante du monde. Mais non, pas nous. Leur tyran de président ne peut pas nous acheter. »

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Invité du « sommet des peuples » organisé en 2005 à Mar del Plata (Argentine) il s’y était affiché aux côtés d’Hugo Chavez et d’Evo Morales lors d’un meeting d’opposition au projet de zone de libre-échange régionale promu par Washington : « Je suis fier, en tant qu’Argentin, de pouvoir exprimer mon rejet à l’égard de cette poubelle humaine que représente Bush. Je veux que tous les Argentins comprennent que nous luttons pour la dignité. »

À la disparition de Chavez en 2013, il lui rend hommage, déclarant que ce dernier avait « changé la manière de penser des Latino-Américains qui [s’étaient] soumis leur vie entière aux États-Unis ». Se disant « chaviste jusqu’à la mort », il a fait l’objet d’une procédure disciplinaire de la Fédération mexicaine pour manquement à la « neutralité politique et religieuse », après avoir dédié en mars 2020 une victoire de son club « à Nicolas Maduro et à tout le Venezuela qui souffre ».

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Maradona n’a pas hésité non plus à exprimer son soutien envers la lutte de libération du peuple palestinien. Au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, qu’il rencontre à l’occasion de la finale du Mondial de football en Russie, à l’été 2018, il confie ainsi : « Dans mon cœur, je suis palestinien ». Et lorsqu’un déluge de feu s’abat sur Gaza au cours de la guerre d’agression lancée par Tel-Aviv en juillet-août 2014 (plus de 2 200 morts, dont 75 % de civils), il dénonce les massacres : « Ce qu’Israël fait aux Palestiniens est honteux ».

Sa défense des peuples opprimés est également allée de pair avec un combat pour la justice sociale au sein de son propre pays. Ainsi, en 2016, Maradona a pris la parole pour critiquer les politiques néo-libérales du président argentin Mauricio Macri, synonymes de licenciements de masse et d’aggravation de la pauvreté. « Dans mon pays, les hommes politiques sont riches, mais ils ne donnent rien », disait-il déjà à Kusturica. Lorsque Macri est battu en 2019, Maradona ne cache pas son enthousiasme : « le néo-libéralisme, plus jamais ! »

Diego l'anti-impérialiste

Tout au long de sa carrière, que ce soit sous le maillot de la sélection nationale lorsqu’il affrontait l’Angleterre ou sous celui du club napolitain face aux équipes du Nord de l’Italie, Maradona a symbolisé pour des millions de personnes la promesse d’un rachat de l’humiliation sociale à travers le football. En dehors du terrain, ses prises de position, loin de ne constituer qu’une collection éparse de déclarations à l’emporte-pièce, dessinaient au contraire une cohérence anti-impérialiste et un attachement viscéral au socialisme latino-américain. Ce sont ces prises de position qui ont toujours gêné et que d’aucuns aimeraient oublier aujourd’hui6. Dans un monde où le double-tranchant des bénéfices d’une carrière de sportif contraint à la recherche de l’image la plus lisse et conformiste possible, la figure à la fois romanesque et irrécupérable de Maradona restera comme l’exemple peut-être unique d’une vedette planétaire du football ayant incarné jusqu’au bout les racines populaires de son sport.

Diego l'anti-impérialiste
  1. Maradona par Kusturica, documentaire franco-espagnol sorti en 2008. La chanson La vida tombola de Manu Chao a été composée spécialement pour ce film.
  2. Voir Mickaël Correia, Une Histoire populaire du Football (La Découverte, 2018), dont les extraits consacrés à Maradona ont été publiés sur le site de la revue CQFD.
  3. Ainsi que le rappelle justement Mickaël Correia, « les diverses condamnations et suspensions pour consommation de stupéfiants n’écornent en rien la popularité du héros footballistique à Naples. Aux yeux de toute une jeunesse napolitaine, le parcours chaotique du Pibe de Oro symbolise en effet une certaine émancipation vis-à-vis de l’oppression étatique et de l’ordre moral des classes dominantes ».
  4. Gianni Agnelli, dit « l’Avvocato », patron de la FIAT et propriétaire de la Juventus de Turin.
  5. Voir Olivier Pironet, « Maradona, la politique en crampons », Le Monde diplomatique, 18 mai 2019.
  6. Il n’est pas de meilleur exemple à ce titre que le communiqué lunaire de l’Élysée, où l’on peut lire entre autres choses : « Ce goût du peuple, Diego Maradona le vivra aussi hors des terrains. Mais ses expéditions auprès de Fidel Castro comme de Hugo Chavez auront le goût d’une défaite amère. C’est bien sur les terrains que Maradona a fait la révolution ». Qu’un prolétaire qui s’est hissé au sommet du football mondial se mêle en outre de politique, voilà qui ne saurait être pris que pour un regrettable fourvoiement.
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