Comment l'empire américain a volé les mots de la gauche

Joseph Massad est un auteur palestinien, ancien élève d’Edward Saïd et professeur associé de sciences politiques à l’université Columbia de New-York. Dans ce article, il explique la manière dont les principales catégories issues de la tradition progressiste (impérialisme, démocratie, racisme, légitimité) ont été peu à peu vidées de leur sens puis détournées par l’idéologie de l’empire, afin de servir ses intérêts.

Depuis les années 1980 et l’expansion de l’ordre néolibéral sous le mandat de Ronald Reagan pour envelopper le monde, les États-Unis ont redoublé d’efforts pour transformer la signification des concepts politiques clés utilisés par la gauche mondiale contre la puissance américaine.

L’objectif était de remodeler totalement la culture politique mondiale, ce qui a été réalisé avec succès aux États-Unis, mais moins à l’extérieur. Si ce projet a entraîné des transformations majeures à l’intérieur des États-Unis depuis l’aube de la guerre froide à la fin des années 1940, il n’a eu que des effets marginaux en dehors de la population américaine qui a subi un lavage de cerveau (à l’exception de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et, dans une moindre mesure, de la France).

Le projet des années 1980 visait à intensifier ces efforts à l’échelle globale, en particulier après la chute de l’Union soviétique. La transformation a suivi deux stratégies.

Une ère de Novlangue

La première consistait à vider les concepts de leurs spécificités et de leurs significations théoriques, afin de les désengager de leur association avec la puissance américaine et de passer ensuite à leur application universelle. La Novlangue de George Orwell est ici à l’œuvre.

Prenons un exemple majeur, celui du concept marxiste d’impérialisme, lié depuis le xixe siècle aux États capitalistes en voie d’industrialisation dans leur profitable quête d’extraction des ressources d’autres pays qu’ils dominent économiquement, politiquement, socialement et culturellement.

Dans les années 1980 et 1990, certains experts nationalistes américains ont admis que leur pays pouvait être impérialiste, mais ils ont continué à appliquer ce concept principalement à l’Union soviétique, que Reagan, tout comme Noam Chomsky, qualifiait d’ « empire du mal ».

Confondant délibérément l’hégémonie d’un pays sur d’autres pays avec le concept d’ « impérialisme », les États-Unis ont commencé plus récemment à porter des accusations d’impérialisme contre la Russie post-soviétique, la Chine et même l’Iran.

Pourtant, certains universitaires ne s’inquiètent que de la transformation du langage politique du pays par le président américain Donald Trump, ignorant apparemment le projet de transformation plus vaste mené par les Américains depuis les années 1940.

Pendant l’ère soviétique, le revenu par habitant de tous les alliés d’Europe de l’Est de l’Union soviétique était égal – voire supérieur – à celui des Soviétiques, et ces alliés étaient souvent subventionnés par les Soviétiques, qui importaient leurs biens industriels et leur exportaient des matières premières dans une sorte d’impérialisme inversé, mais ce fait semblait sans rapport avec ces accusations de seconde zone.

Si les pays sous le joug de l’impérialisme américain, dont les revenus par habitant ne représentent qu’une fraction de ceux des États-Unis, voyaient leurs revenus portés au même niveau ou à un niveau supérieur à celui des États-Unis, alors on pourrait peut-être parler de parité entre le prétendu « impérialisme » soviétique et le véritable impérialisme américain dans le monde entier. Les exemples de revenus par habitant élevés des citoyens de quelques pays comme le Koweït ou Singapour (à l’intérieur desquels il faut considérer le grand nombre de travailleurs étrangers dont les revenus sont nettement inférieurs) ne prouvent guère le contraire.

Définir la démocratie

Un autre concept central de gauche depuis la Révolution française est la « démocratie ». Les États-Unis et leurs intellectuels nationalistes parlent sans vergogne des États-Unis comme d’une démocratie depuis 1776. Apparemment, deux siècles de vol colonial et de génocide physique et culturel des Amérindiens, un siècle d’esclavage suivi d’un siècle d’apartheid racial, et un siècle et demi de refus du droit de vote aux femmes, ne sont pas des éléments incompatibles avec la démocratie. 

Si les États-Unis étaient effectivement une démocratie de maître-race et de maître-sexe pendant cette période, ce n’est pas ce que le mot « démocratie » signifie pour le reste du monde, et encore moins pour le reste du peuple américain exclu de cette « démocratie ».

Il est vrai qu’entre 1965 et 2001, on pouvait décrire les États-Unis comme une « démocratie » modérément répressive, racialisée et sexiste – mais ils sont depuis redevenus une « démocratie » hautement répressive et racialisée.

Pourtant, la puissance du nationalisme américain est telle que même l’ancien président Barack Obama et l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton parlent avec admiration de « nos pères fondateurs » et relaient l’idée que « nous sommes la plus vieille démocratie du monde » – une idée qui les excluait pourtant tous deux ipso facto. C’est un peu comme si Nelson Mandela parlait des fondateurs de l’Afrique du Sud raciste comme des pères fondateurs de la démocratie sud-africaine, qui a « évolué » pour inclure les Noirs après 1994. 

Le fait que le discours des puissances américaine et européenne persiste à représenter les Européens blancs et les Euro-Américains comme étant « civilisés » – alors même qu’ils ont assassiné des dizaines de millions de personnes dans le monde et réduit en esclavage des dizaines de millions d’autres en leur infligeant les formes de torture les plus barbares – et de qualifier de « barbares » les populations asservies et subjuguées du monde qui luttent pour leur libération fait partie intégrante du projet américain en cours.

Condamner le racisme

En effet, même des termes tels que celui de racisme – qui, comme l’impérialisme, était lié à la puissance politique et économique de l’Europe occidentale et des États-Unis – ont été vidés de leur sens et appliqués universellement. Soudain, si une personne non-blanche a des préjugés à l’égard des Européens et des Américains blancs, elle est qualifiée de « raciste ».

Mais le racisme des Européens et des Américains blancs ne concerne pas seulement les préjugés culturels et racistes horribles et largement répandus au sein de ces sociétés, mais plutôt le fait que ces préjugés aient toujours été ancrés dans les institutions politiques et économiques du pouvoir – des institutions qui refusent aux gens l’égalité des droits sur la base de préjugés racistes, y compris le droit au travail, au logement, à l’éducation, aux soins de santé et aux autres services sociaux, et qui les discriminent en droit, en les soumettant à la répression policière, etc.

Aucun pays ou peuple non-blanc n’a la capacité d’opprimer les Blancs en tant que groupe, même s’ils ont des opinions préjudiciables à leur égard. Alors que la condamnation du racisme a toujours porté principalement sur les institutions du pouvoir, la nouvelle signification impériale et néolibérale du racisme l’a réduit à un simple préjugé personnel.

En effet, depuis les années 1980, certains intellectuels arabes, israéliens et occidentaux (dont Sadiq al-Azm, Fawwaz Traboulsi, Avishai Margalit et Ian Buruma, entre autres) ont commencé à évoquer l’ « occidentalisme » comme l’inverse de l’ « orientalisme », comme s’il y avait un seul pays arabe doté de puissantes institutions imprégnées de haine de l’Occident qu’il utilise pour opprimer tous les Européens, de la même manière que l’impérialisme européen a institutionnalisé l’orientalisme par ses politiques coloniales et impériales dans l’Orient colonisé.

En faisant de l’occidentalisme un indicateur des préjugés contre les occidentaux, ces intellectuels posent l’orientalisme non pas comme quelque chose d’ancré dans les puissantes institutions impériales qu’Edward Said a analysées dans son livre désormais classique, mais simplement comme un préjugé individuel ou même de groupe, dont la relation au pouvoir est absolument sans importance.

Les agency comme collaborateurs

La deuxième stratégie des États-Unis a consisté à transformer les concepts de gauche utilisés pour condamner les politiques américaines contre la gauche elle-même en se les appropriant comme s’ils étaient des principes officiels des États-Unis. Ces principes comprennent le soutien à la « société civile » et à l’ « activisme » politique dans le tiers monde, le soutien à l’ agency (agentivité1) des minorités raciales et des femmes à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis, et la préférence accordée aux « révolutions » et aux gouvernements « légitimes » plutôt qu’à l’ « occupation étrangère » – sauf si ce sont les militaires américains ou israéliens qui occupent le terrain.

Depuis les années 1980, des milliers d’organisations non gouvernementales financées par les États-Unis et l’Europe et soumises aux programmes politiques de leurs bailleurs de fonds ont été transformées en « société civile » locale, et leurs employés hautement rémunérés ont été dépeints comme de simples « militants ».

En outre, on a commencé à parler de l’agency des opprimés pour défendre ceux qui épousent des idées impériales et racistes contre leur propre peuple – et que les États-Unis choisissent comme porte-parole pour eux.

Ainsi, d’une part, condamner le propagandiste anti-arabe et pro-impérialiste Fouad Ajami reviendrait à lui refuser son agency, et attaquer le juge noir Clarence Thomas de la Cour suprême des États-Unis pour ses opinions néolibérales et racistes et ses décisions juridiques reviendrait à lui refuser son agency, etc.

D’autre part, pour de nombreux agents d’ONG de défense des droits de l’homme dans le tiers-monde, faussement présentés comme des « activistes », l’agency devrait être uniquement attribuée à ceux qui prétendent résister aux institutions locales et au pouvoir politique et sont soutenus dans leurs efforts par des ONG occidentales. Accuser ceux qui collaborent avec les institutions impériales et les ONG de complicité et de collaboration avec l’impérialisme reviendrait également à les « priver » d’agency, alors qu’en fait, il s’agit de reconnaître leur agency comme des collaborateurs.

Dans le même temps, l’action de ceux qui résistent à l’impérialisme américain dans leur pays est régulièrement niée par les « activistes » des ONG, qui les considèrent comme de simples « représentants » du prétendu « impérialisme » russe, chinois ou iranien.

Le discours de la « légitimité »

Dans la presse et les médias télévisés arabes – détenus presque exclusivement par tel ou tel régime ou prince du Golfe – c’est devenu le discours opérationnel. La remise en cause des nouvelles significations hégémoniques ouvre la porte à toutes sortes d’accusations, notamment de la part des conscrits des réseaux sociaux de la nouvelle culture impériale.

Quant au discours de la « légitimité », nous trouvons les dirigeants du coup d’État du Fatah de l’Autorité palestinienne (AP) qui, en 2007, ont pris le contrôle de la Cisjordanie et ont retiré le Hamas élu du gouvernement pour en faire le parti « légitime », tandis que le Hamas, qui a maintenu son gouvernement élu à Gaza contre les dirigeants illégitimes du coup d’État, est représenté comme le parti qui a « arraché » Gaza à l’autorité légitime de l’AP.

Au Venezuela, l’insignifiant Juan Guaido est devenu le dirigeant légitime du pays, tandis que les dirigeants effectivement élus sont devenus « illégitimes » – et le président élu de Bolivie, Evo Morales, est devenu illégitime, tandis que les putschistes soutenus par les États-Unis qui l’ont chassé du pouvoir ont été jugés légitimes.

La stratégie visant à transformer le sens des concepts politiques comprend des mots tels que « révolution », attribué à toute manifestation de masse contre un gouvernement que les États-Unis n’aiment pas ; « terrorisme », qui décrit toutes les actions des musulmans visant les intérêts des États-Unis, qu’ils soient militaires ou civils, mais pas lorsque des blancs les commettent ; et « idéologie », utilisé dès que quiconque avance des critiques sur la politique impériale américaine et occidentale tandis que ceux qui les soutiennent sont « objectifs », « pragmatiques » et « modérés ».

Le succès de ce projet américain peut être mesuré par le nombre d’intellectuels renégats, aux États-Unis et dans le monde entier, qui utilisent désormais les significations imposées par les États-Unis et insistent pour se dire « de gauche ». C’est le terme « gauche », en fait, qui a peut-être subi le plus de transformations.

Se dire de gauche en est venu à désigner tous ceux qui adoptent les nouvelles significations américaines de cet ancien vocabulaire de gauche, tandis que ceux qui insistent encore pour exposer ce projet culturel américain insidieux sont condamnés comme “anti-gauche”, voire carrément réactionnaires.

Bienvenue dans le nouvel ordre impérial.

Joseph Massad

Texte initialement paru sur le site Middle East Eye

  1. Pour éclairer le terme d’agency, on pourra lire : http://jeromevidal.blogspot.com/2010/07/la-question-de-lagency-puissance-et.html?m=1
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