Alberto Toscano : Spectres du fascisme racial

28 août 1971 : funérailles de George Jackson à Oakland, Californie.

Depuis l’élection de Donald Trump en 2016, et tout au long de son mandat, la question de la nature fasciste du régime actuel des États-Unis a été posée, de plus en plus ouvertement, jusqu’au sein des médias mainstream. Reste que la discussion se cantonne trop souvent à la recherche de point de comparaison avec les régimes des années 1930, soit pour démontrer le caractère fasciste du régime trumpien, soit pour le nier. Alberto Toscano montre ici non seulement combien ce mode de pensée analogique est incapable d’armer un antifascisme à la hauteur des enjeux actuels, mais aussi combien il fait l’impasse sur la grande tradition de pensée noire radicale. Invoquant W.E.B. Du Bois, Angela Davis ou encore George Padmore, il nous enjoint à repenser une « histoire concrète du fascisme », qui fasse sa place à la dépossession coloniale, l’esclavage racial, le complexe carcéral-industriel et la contre-révolution. C’est seulement à cette condition que s’esquissera un antifascisme conséquent, capable de réincarner une alternative révolutionnaire. 

Au lendemain de l’élection de 2016, les intellectuels publics se sont accrochés aux liens organiques et idéologiques de la nouvelle administration avec l’alt-right et l’extrême droite. Mais une insurrection civique de masse contre la terreur raciale, et la réponse autoritaire du gouvernement fédéral, ont poussé les débats académiques sur le fascisme, jusqu’alors cloisonnés, vers la presse mainstreamPeter E. Gordon, Samuel Moyn et Sarah Churchwell intervenant par exemple dans les pages de la New York Review of Books pour débattre de la pertinence historique ou de l’utilité politique de qualifier Trump de fasciste. Le « mot F » a également fait des incursions inhabituelles dans CNN, le New York Times et le discours mainstream. La perspective croissante que tout transfert de pouvoir sera difficile (Trump ayant laissé entendre qu’il n’accepterait pas les résultats s’il perdait) a encore intensifié les enjeux – Thomas Friedman lui-même, fiable mascotte néolibérale, évoquant des spectres de guerre civile.

Est-il historiquement pertinent ou politiquement utile de qualifier Trump de fasciste ? La longue histoire de la pensée radicale noire sur le fascisme et la résistance antifasciste donne une orientation à ce débat.

En dépit de l’évolution du contexte, le discours sur le fascisme est généralement resté dans le même sillon, se contentant de demander si les phénomènes actuels sont analogues à ceux que connaissaient les dictatures européennes de l’entre-deux-guerres. Les sceptiques de la comparaison soulignent la manière dont l’analogie du fascisme peut soit traiter le moment présent comme exceptionnel, en recouvrant l’histoire de formes d’autoritarisme typiquement américaines, soit être si large qu’elle ne parvient pas à définir ce qui est singulier dans notre situation actuelle. Les partisans de l’analogie soulignent la nécessité de détecter les ressemblances familiales avec les despotismes passés avant qu’il ne soit trop tard, en avançant souvent une checklist idéale-typique, que ce soit en termes d’éléments du fascisme ou d’étapes vers le fascisme. Mais qu’en serait-il si notre discours sur le fascisme n’était pas dominé par la question de l’analogie ?

S’intéresser à la longue histoire de la pensée radicale noire sur le fascisme et la résistance antifasciste – à ce que Cedric Robinson a appelé une « construction noire du fascisme » alternative à la « fabrication historique du fascisme comme négation du Geist occidental » – pourrait servir à libérer le débat sur le fascisme de l’impasse de l’analogie, en fournissant les ressources nécessaires pour affronter notre interrègne instable.

Bien avant que la violence nazie ne soit conçue comme dépassant l’analogie, les penseurs radicaux noirs ont cherché à élargir l’imagination historique et politique d’une gauche antifasciste. Ils ont expliqué en détail comment ce qui pouvait sembler, d’un point de vue européen ou blanc, être une forme radicalement nouvelle d’idéologie et de violence était, en fait, en continuité avec l’histoire de la dépossession coloniale et de l’esclavage racial.

Le panafricaniste George Padmore, rompant avec l’Internationale communiste qui ne voyait pas les similitudes entre l’impérialisme « démocratique » et le fascisme, parlait dans How Britain Rules Africa (1936) du racisme colonial des colons comme d’un « terreau pour le type de mentalité fasciste qui se répand en Europe aujourd’hui ». Il a ensuite vu en Afrique du Sud « l’État fasciste classique planétaire », fondé sur « l’unité de la race contre la classe ». Le « fascisme colonial » de Padmore anticipait ainsi la description mémorable qu’Aimé Césaire a donnée du fascisme comme effet boomerang de la violence impérialiste européenne.

Les antifascistes afro-américains partageaient l’analyse anticoloniale selon laquelle l’histoire de la violence raciale dans le monde atlantique démentait la nouveauté du fascisme intra-européen. S’exprimant à Paris lors du deuxième Congrès international des écrivains en 1937, Langston Hughes déclara : « Nous, les Noirs d’Amérique, n’avons pas besoin qu’on nous dise ce qu’est le fascisme en action. Nous le savons. Ses théories de suprématie nordique et de répression économique sont depuis longtemps des réalités pour nous ». C’était une vision qui n’aurait certainement pas surpris un lecteur de l’ouvrage monumental de W. E. B. Du Bois sur l’histoire du capitalisme racial américain, Black Reconstruction in America (1935). Comme Amiri Baraka le suggérera beaucoup plus tard, en s’appuyant sur les mentions de Du Bois sur le fascisme, le renversement de la Reconstruction a mis en place un « fascisme racial » qui a longtemps précédé l’hitlérisme dans son utilisation de la terreur raciale, la conscription des blancs pauvres et la manipulation (pour citer la célèbre définition du fascisme par Georgi Dimitrov) « du secteur le plus réactionnaire, le plus chauvin et le plus impérialiste du capital financier ».

Dans cette optique, un fascisme racial américain pouvait passer inaperçu parce qu’il opérait de l’autre côté de la ligne de couleur, tout comme le fascisme colonial se déroulait loin de la métropole impériale. Comme Bill V. Mullen et Christopher Vials l’ont suggéré dans leur indispensable The US Antifascism Reader (2020) :

« Pour les non-blancs à divers moments historiques, l’expérience de la racialisation au sein d’une démocratie libérale pouvait avoir la valence du fascisme. C’est-à-dire qu’alors qu’un État fasciste et une démocratie suprémaciste blanche ont des mécanismes de pouvoir très différents, l’expérience de l’absence de droit racialisée au sein d’une démocratie libérale peut rendre la distinction entre celle-ci et le fascisme obscure au niveau de l’expérience vécue. Pour ceux qui sont racialement mis à l’écart en dehors du système de droits de la démocratie libérale, le mot fascisme n’évoque pas toujours un ordre social lointain et étranger. » 

Ou, comme l’écrivain français Jean Genet l’a fait observer le 1er mai 1970 lors d’un rassemblement à New Haven pour la libération du président du Black Panther Party, Bobby Seale : « Une autre chose m’inquiète : le fascisme. Nous entendons souvent le Black Panther Party parler de fascisme, et les blancs ont du mal à accepter ce mot. C’est parce que les blancs doivent faire un grand effort d’imagination pour comprendre que les noirs vivent sous un régime fasciste oppressif ».

C’est en grande partie grâce aux Panthers que le terme « fascisme » est revenu au premier plan du discours et de l’activisme radical à la fin des années 1960 et au début des années 1970. La conférence du Front uni contre le fascisme, qui s’est tenue à Oakland en 1969, a rassemblé un large éventail de l’ancienne et de la nouvelle gauche, ainsi que des militants asiatiques américains, Chicanos, Portoricains (Young Lords) et blancs des Appalaches (Young Patriots Organization) qui ont développé leurs propres perspectives sur le fascisme américain, par exemple en mettant en avant l’expérience de l’internement des Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Indication frappante des particularités et des continuités des traditions antifascistes américaines : l’un des mots d’ordre de la conférence était la revendication d’une police communautaire ou décentralisée – pour retirer les officiers blancs racistes des quartiers noirs et exercer un contrôle local sur les forces de l’ordre.

Les prisonniers politiques proches des Panthers ont élaboré une théorie spécifique de ce que l’on pourrait appeler le « fascisme tardif » (par analogie avec le « capitalisme tardif ») aux États-Unis. Au moment même où les débats sur les « nouveaux fascismes » polarisaient le débat radical en Europe, les écrits et la correspondance d’Angela Y. Davis et de George Jackson ont généré une théorie du fascisme à partir de l’expérience vécue du lien violent entre l’État carcéral et le capitalisme racial. Davis, intellectuelle marxiste noire et féministe, n’a pas besoin d’être présentée, son emprisonnement en 1970 pour de fausses accusations de conspiration l’ayant propulsée au rang de célébrité aux États-Unis et d’icône de la solidarité mondiale. Peu de gens se souviennent que l’accusation de conspiration portée contre Davis est née d’une attaque armée de son garde du corps de dix-sept ans, Jonathan Jackson, qui visait à libérer les frères de Soledad, trois prisonniers afro-américains condamnés à mort pour le meurtre d’un gardien de prison blanc. Parmi eux se trouvait le frère aîné de Jonathan, le révolutionnaire noir George Jackson, avec lequel Davis a beaucoup correspondu. Jackson a été tué par un tireur d’élite de la prison lors d’une tentative d’évasion le 21 août 1971, quelques jours avant le procès des frères Soledad.

Dans l’une de ses lettres de prison sur le fascisme, recueillies à titre posthume dans Blood in My Eye (1972), Jackson propose la réflexion suivante :

« Lorsque je suis interviewé par un membre de la vieille garde et que je lui montre le béton et l’acier, le minuscule appareil d’écoute électronique dissimulé dans la ventilation, la phalange des voyous qui nous observent, son magnétophone en plastique à peine fonctionnel qui lui a coûté une semaine de travail, et que je lui fais remarquer que ce sont toutes des manifestations du fascisme, il tentera invariablement de me réfuter en définissant le fascisme simplement comme une affaire économique géopolitique où un seul parti est autorisé à exister officiellement et où aucune activité politique d’opposition n’est autorisée. »

Jackson nous encourage à réfléchir à ce qu’il advient de nos conceptions du fascisme si nous prenons nos repères non pas à partir d’analogies avec la scène européenne de l’entre-deux-guerres, mais plutôt à partir de la matérialité du complexe carcéral-industriel, du « béton et de l’acier », des dispositifs et du personnel de surveillance et de répression.

Dans leurs écrits et leur correspondance, marqués par des différences d’interprétation et une profonde camaraderie, Davis et Jackson identifient l’État américain comme le site d’une forme recombinante, voire consommée, de fascisme. Leurs écrits s’inscrivent en grande partie dans les débats marxistes sur la nature du capitalisme monopoliste, de l’impérialisme et des crises capitalistes, ainsi que, pour ce qui concerne Jackson, dans un effort de relecture de l’historiographie classique sur le fascisme. Sur ces bases, Jackson et Davis soulignent les dissemblances (desanalogies) entre les formes actuelles de domination et les exemples européens, mais tous deux affirment le point de vue privilégié depuis l’intérieur d’un système judiciaire carcéral qui pourrait être décrit avec précision comme un état racial de terreur.

Cela fait à la fois écho et s’écarte des théories noires radicales du fascisme, comme celles de Padmore ou de Césaire, qui ont émergé de l’expérience des colonisés. Le nouveau fascisme américain que Jackson et Davis s’efforcent de délimiter n’est pas un retour indésirable de « l’autre scène » de la violence coloniale, mais provient de la démocratie libérale elle-même. En effet, c’est le sens des liens désavoués entre les formes libérales et fascistes de l’État qui, pour Davis, a été l’une des grandes leçons transmises par Herbert Marcuse, dont la compréhension de ce lien dans l’Allemagne des années 1930 lui a permis de discerner les tendances fascistes dans les États-Unis de son exil.

Davis et Jackson soulignent également la nécessité de saisir le fascisme non pas comme une forme statique mais comme un processus, infléchi par ses contextes et les conjonctures politiques et économiques. Les checklists, les analogies ou les idéaux-types ne peuvent rendre justice à l’histoire concrète du fascisme. Jackson évoque les « défauts d’essayer d’analyser un mouvement en dehors de son processus et de ses relations séquentielles. Vous n’obtenez qu’un aperçu décoloré d’un passé mort ». Il remarque que le fascisme « s’est développé de nation en nation à partir des différents niveaux de délabrement du capitalisme traditionaliste ».

Là où Jackson et Davis font écho à leurs homologues européens, c’est dans l’idée que les « nouveaux » fascismes ne peuvent être compris sans les considérer comme des réponses aux insurrections des années 1960 et du début des années 1970. Pour Jackson, le fascisme est fondamentalement une forme contre-révolutionnaire, comme en témoigne la violence avec laquelle il réprime toute menace conséquente pour l’État. Mais le fascisme ne réagit pas immédiatement contre une force révolutionnaire ascendante ; c’est une sorte de contre-révolution retardée, parasite de la faiblesse ou de la défaite de la gauche anticapitaliste, « le résultat d’une poussée révolutionnaire qui a été faible et a échoué – une conscience qui a été compromise ». Jackson soutient que le fascisme à l’américaine est une sorte de forme perfectionnée – d’autant plus insidieusement hégémonique que le capital monopolistique a été marié aux attributs (racialisés) de la démocratie libérale. Comme il l’a déclaré :

« Le fascisme s’est établi de la manière la plus déguisée et la plus efficace dans ce pays. Il se sent tellement en sécurité que les dirigeants nous accordent le luxe d’une vague protestation. Mais si vous poussez la protestation trop loin, ils montreront leur autre visage. Les portes seront défoncées dans la nuit et les tirs de mitrailleuses et de chevrotines deviendront le moyen de communication. »

Dans les théories de Davis, la perspective carcérale et libérationniste du fascisme a une autre inflexion. Pour Davis, le fascisme aux États-Unis prend une forme préventive et naissante. La terminologie est adaptée de Marcuse, qui a fait remarquer, dans une interview datant de 1970, qu’« au cours des dix à vingt dernières années, nous avons connu une contre-révolution préventive pour nous défendre contre une révolution redoutée, qui, cependant, n’a pas eu lieu et ne figure pas à l’ordre du jour pour le moment ». Certains éléments de l’analyse de Marcuse résonnent encore aujourd’hui (particulièrement poignante, à la lumière du meurtre de Breonna Taylor par la police, est sa mention des mandats de perquisition) :

« La question est de savoir si le fascisme prend le dessus aux États-Unis. Si l’on entend par là l’abolition progressive ou rapide des vestiges de l’État de droit, l’organisation de troupes paramilitaires comme les Minutemen, et l’octroi à la police de pouvoirs juridiques extraordinaires comme la fameuse loi « no-knock » qui supprime l’inviolabilité du domicile ; si l’on regarde les décisions de justice de ces dernières années ; si l’on sait que des troupes spéciales – appelées corps anti-insurrectionnels – sont formées aux États-Unis en vue d’une éventuelle guerre civile ; si l’on regarde la censure presque directe de la presse, de la télévision et de la radio : alors, en ce qui me concerne, on peut parler avec une justification complète d’un fascisme naissant… Le fascisme américain sera probablement le premier à arriver au pouvoir par des moyens démocratiques et avec un soutien démocratique. »

Davis a été attirée par l’affirmation de Marcuse selon laquelle « le fascisme est la contre-révolution préventive à la transformation socialiste de la société » en raison de la façon dont elle a trouvé un écho auprès des communautés et des militants racisés. Selon l’expérience de nombreux radicaux noirs, l’aspect de leur politique révolutionnaire qui menaçait le plus l’État n’était pas l’approbation de la lutte armée, mais plutôt les « programmes de survie », ces enclaves de reproduction sociale autonome facilitées par les Panthers et plus largement pratiquées par les mouvements noirs. Bien que nominalement mobilisée contre la menace d’une insurrection armée, la cible ultime de la contre-insurrection était ces expériences de vie sociale en dehors et contre l’État racial – en particulier lorsqu’elles se dirigeaient vers ce que Huey P. Newton appelait « l’intercommunalisme révolutionnaire ».

Ce que l’on peut tirer du récit de Davis, c’est que le fascisme et la démocratie peuvent être vécus très différemment par les différents segments de la population. À cet égard, Davis est consciente de la manière dont la race et le sexe, ainsi que la classe sociale, peuvent déterminer le caractère fasciste du pays pour un individu donné. Comme le dit Davis, le fascisme est « principalement limité à l’utilisation de l’appareil répressif, judiciaire et pénal pour stopper les tendances révolutionnaires ouvertes et latentes parmi les personnes opprimées au niveau national, demain il pourrait attaquer la classe ouvrière en masse et même les démocrates modérés ». Mais il est peu probable que ces derniers perçoivent pleinement ce phénomène en raison de l’invisibilité fabriquée du site de la présentation maximalement fasciste de l’État, à savoir les prisons avec leurs « aspirations totalitaires ».

Le type de fascisme diagnostiqué par Davis est un « processus social prolongé », dont « la croissance et le développement sont de nature cancéreuse ». Nous avons donc une corrélation dans l’analyse de Davis entre, d’une part, la prison en tant qu’enclave ou laboratoire racialisé et, d’autre part, la stratégie fasciste de contre-révolution, qui traverse la société dans son ensemble mais n’est pas vécue de la même manière par tout le monde partout. Comme Davis l’a écrit plus récemment :

« La tendance dangereuse et même fasciste à l’augmentation progressive du nombre de populations humaines cachées et incarcérées est elle-même rendue invisible. Tout ce qui compte, c’est l’élimination de la criminalité – et on se débarrasse de la criminalité en se débarrassant des personnes qui, selon le bon sens racial dominant, sont les plus susceptibles de se voir attribuer des actes criminels. »

L’expérience vécue de la violence d’État par des prisonniers politiques noirs tels que Davis et Jackson a fondé une théorie du fascisme et du capitalisme racial américain qui a interrompu ce que Robinson a appelé le « récit euphonique du fascisme » dans la pensée politique dominante. Elle peut encore servir d’antidote aux attraits et aux limites des analogies qui circulent de plus en plus dans le débat dominant.

Comme le mouvement Black Lives Matter l’a clairement indiqué, la menace n’est pas un « retour des années 1930 » mais le fait permanent d’une terreur d’État racialisée. C’est le danger permanent qui anime les énergies antifascistes actuelles aux États-Unis et il ne peut être réduit à la tâche nécessaire mais insuffisante de se confronter uniquement à ceux qui s’identifient comme fascistes.

Stuart Hall a un jour fustigé la gauche britannique pour son attachement passionné au cadre de l’antifascisme, pour avoir gravité vers la bataille apparemment transparente contre le fascisme organisé tout en ignorant les nouvelles modalités de l’autoritarisme. Il y avait bien des fascistes (le National Front), mais le thatchérisme n’était pas un fascisme. Inversement, Davis et Jackson ont entrevu un processus fasciste qui n’avait pas besoin de fascistes. Fascistes sans fascisme, ou fascisme sans fascistes – faut-il choisir ?

Pour surmonter cette antinomie, nous devons réfléchir au lien entre les caractéristiques du « fascisme naissant » – dans le cas des États-Unis, la normalisation des formes de terreur et d’oppression raciales – et l’émergence de mouvements et d’idéologies explicitement fascistes. Nous devons réfléchir aux liens entre les niveaux souvent extrêmes de violence de classe et de race qui accompagnent les démocraties libérales existantes (pensez, par exemple, à la militarisation anti-migrants des frontières des États-Unis et de l’Union européenne) et l’émergence de mouvements qui adoptent une série de positions extrêmes inversant cette réalité : il s’agit notamment de la croyance que l’État et la culture ont été occupés par la gauche « radicale » (par le « marxisme culturel », par la théorie critique de la race), que le racisme est maintenant dirigé contre des majorités ethniques autrefois dominantes et que des élites déracinées ont conspiré avec les damnés de la terre pour détruire des populations proprement « nationales » qui ne peuvent être sauvées que par une politique revancharde de sécurité et de protectionnisme.

Notre fascisme « tardif » est une idéologie de crise et de déclin. Il dépend, selon les mots de l’intellectuel abolitionniste Ruth Wilson Gilmore, de l’enrôlement de partisans sur la base de « l’idée et de la mise en œuvre de la victoire, d’une domination explicite opposée à la réalité locale de la diminution de la richesse familiale, de la crainte du chômage, de la perte de logement et de la probabilité accrue d’une mort précoce et douloureuse due aux nombreuses toxicités du capitalisme ». Ses salaires psychologiques et ses dividendes raciaux font un travail politico-économique considérable, perpétuant un régime d’accumulation brutalement inégalitaire en enrôlant les corps et les psychés dans des guerres culturelles sans fin.

Mais qu’est-ce que ce fascisme tardif essaie d’empêcher ? C’est là que la superstructure semble parfois submerger la base, comme si les forces et les fantasmes autrefois fonctionnels à la reproduction d’une classe dominante et d’un ordre racial avaient maintenant atteint une sorte d’autonomie. Aucune menace imminente à la reproduction du capitalisme n’est à l’horizon (du moins aucune menace extérieure), de sorte que les tendances fascistes contemporaines manifestent le spectacle étrange de ce que, dans une variation sur Davis et Marcuse, nous pourrions appeler une contre-réforme préventive. Cette politique parasite, entre autres choses, la réanimation de l’anticommunisme racialisé d’une époque antérieure, en l’armant maintenant contre des cibles improbables comme Kamala Harris, tout en traitant toute politique légèrement progressiste comme le signe avant-coureur de l’abolition imminente de tout ce qui est américain, notamment les banlieues.

Mais, en s’appuyant sur les archives des théories radicales noires du fascisme, nous pouvons également commencer à voir le présent dans un arc historique beaucoup plus long, marqué par la récurrence périodique du fascisme racial comme mode de réaction à toute instance de ce que Du Bois appelait autrefois « la démocratie d’abolition », que ce soit contre la Première Reconstruction, la Deuxième Reconstruction, ou ce que certains ont commencé, espérons-le, à identifier comme la Troisième.

Cet article a initialement été publié en anglais dans la Boston Review.

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